Sauve aux temps passés...
Avant de passer à d’autres travaux, il me semble essentiel de consigner les dernières pistes de recherche sur Sauve, dont plusieurs éléments éclairent d’un jour nouveau le développement probable du village.
Une récente promenade sur place, en compagnie d’une amie partageant cette curiosité, m’a conduit à réexaminer les représentations de Sauve par Jean de Beins et Christophe Nicolas Tassin, deux témoins majeurs de l’état du village au XVIIᵉ siècle. La planche de Tassin, publiée en 1634, montre la résurgence du Vidourle non pas à l’aplomb du mur soutenant le belvédère, mais à distance. En revanche, la grande carte du Bas-Languedoc publiée par De Beins en 1626, bien que schématique, semble déjà faire apparaître un large espace correspondant au belvédère actuel.
Ce décalage iconographique est significatif : le belvédère existe aujourd’hui, il figure chez De Beins mais non chez Tassin, pourtant postérieur. Il faut sans doute en conclure que les dates de publication ne reflètent pas nécessairement celles des relevés : celui de Tassin pourrait avoir été antérieur à celui de De Beins. Cette hypothèse conduit à réinterroger la topographie originelle du site et le rôle du plateau dominant dans la formation du village.
Les sondages archéologiques mentionnés dans le rapport de Véronique Bisaro et publiés par JR Cohen de l’association Sauve est là ! ont révélé la présence d’occupations anciennes au droit de la maison dite de l’évêque, en contrebas du château des Bermond. Cette implantation, proche de la tour de Môle, suggère que le centre primitif de Sauve pourrait s’être établi plus bas qu’on ne l’imaginait, autour d’un noyau à la fois administratif et religieux, sans doute lié à l’abbaye. Ladite maison de l’évêque aurait ainsi eu, dès l’origine, une fonction de gestion ou de représentation plutôt qu’un simple rôle résidentiel.
La question du site de l’abbaye demeure centrale. J’ai longtemps pensé qu’elle se situait hors les murs, sur le belvédère, hypothèse confortée par l’observation du mur de soutènement, manifestement bâti en plusieurs temps : la dernière phase correspondrait sans doute à la construction du logis abbatial et de son jardin, à l’emplacement de l’actuel hôtel de ville.
Les indications du croquis de Sauve est là ! affirment d’ailleurs que l’église Saint-Pierre et la mairie se dressent aujourd’hui sur l’emplacement même des édifices médiévaux. Le plateau semble donc avoir été conçu dès l’origine pour recevoir des bâtiments importants, avec des fondations adaptées à la structure en terrasse.
Un bref rappel historique s’impose : lors de sa fondation, le prieuré de Sauve dépendait de l’abbaye de Gellone (Saint-Guilhem-le-Désert), elle-même liée à Maguelone. Ce réseau d’influences, entre Garsinde de Béziers, Saint-Guilhem et Maguelone, éclaire les relations entre établissements religieux du Languedoc au tournant du IXᵉ siècle, et explique probablement la présence à Sauve d’une résidence épiscopale secondaire.
Au XVIIᵉ siècle, période de fortes tensions religieuses, les planches de Tassin témoignent de l’intérêt porté aux fortifications du royaume. C’est probablement alors que l’abbaye fut détruite, sans doute incendiée, tandis que les protestants réfléchissaient à un édifice pour leur culte, près de l’actuelle église Saint-Pierre. D’après les informations rapportées par Pierre-Albert Clément, le temple, situé à une trentaine de mètres de celle-ci, devait se trouver en bordure de l’actuelle place Astruc. On imagine pourtant mal qu’un temple ait été construit au cœur du bourg, les ordonnances royales imposant leur implantation hors les murs ; il s’agissait donc peut-être d’un bâtiment détourné de son usage initial, comme à Anduze.
L’étude du mur de soutènement et de la rampe de Bourboutel, reliant le belvédère à la résurgence, montre qu’il s’agit moins d’un dispositif défensif que d’un aménagement de représentation et de circulation monumentale. Le véritable système de protection de Sauve se situait donc plus bas, au niveau des remparts encore visibles en plusieurs points. Cette distinction est essentielle pour comprendre la logique d’implantation des édifices religieux et civils.
L’évolution du village devient alors plus lisible. Sauve s’est d’abord développé sur un ensemble de rochers servant de refuge naturel. Ces masses ont été progressivement aménagées en plateformes, reliées par des sentiers puis par des chemins. Les abris primitifs sont devenus des maisons, les chemins des rues.
L’actuelle place Astruc correspond sans doute à la première véritablement grande terrasse aménagée, un espace comblé non propice à la construction où l’on enterrait les morts tout en y tenant des marchés, comme cela se faisait fréquemment dans les cimetières médiévaux situés au cœur des agglomérations. La présence du cimetière à cet endroit indique que la zone se trouvait alors en marge du village, avant son extension vers les zones plus exposées au bas du relief.
Au fil du temps, les générations suivantes ont agrandi ou recreusé les remblais afin d’asseoir des fondations solides sur les rochers affleurants la surface finie de la plateforme. L’église primitive fut sans doute édifiée à proximité de ce premier noyau, avant que le prieuré ne devienne abbaye. Le belvédère fut alors prolongé vers le nord pour accueillir le logis abbatial et son jardin dominant le Vidourle. Les phases successives d’agrandissement du soutènement, jusqu’à la construction de l’actuel hôtel de ville, ont probablement repris les structures anciennes tout en les adaptant à de nouveaux usages.
Ainsi, à travers les indices du terrain, les archives et les représentations anciennes, se dessine peu à peu la cohérence du développement de Sauve : un habitat né sur les hauteurs rocheuses, structuré par la topographie, organisé autour d’un centre religieux et administratif, avant de s’étendre vers la plaine en englobant progressivement ses espaces périphériques.
L’histoire du village s’y lit dans la pierre, les pentes et les terrasses, comme la stratification patiente de siècles d’adaptation au relief et aux besoins des hommes.
Pour ce qui est du système d’escalier intégré dans le mur de soutènement, on peut penser qu’il ait été conçu pour mettre en scène des cérémonies par rapport aux moulins profitant de l’eau de la résurgence, une zone qui grouillait de monde.
Quant à l’Évesque, il s’agirait d’une villégiature de l’évêque de Nîmes, et l’actuelle église Saint-Pierre remplacerait l’église Saint-Jean-la-Neuve, un nom laissant entendre qu’elle en remplace une autre au nom de Saint-Jean.
Illustration : Représentation indicative du type de mise en scène qu’on peut imaginer au droit du système d’escaliers intégré dans le mur de soutènement du belvédère.
Jeroen van der Goot août 2026
