Repenser la chronologie.
La tour Saint-Jean de Saint-Hippolyte-du-Fort intrigue par sa masse imposante et par les incertitudes entourant sa datation.
Le Professeur Nicolas Faucherre, l’un des plus éminents spécialistes d’archéologie médiévale, la rattache à la construction du fort dit « Vauban » et des remparts, mais l’examen attentif de sa maçonnerie invite à nuancer cette estimation.
Les similitudes techniques et architecturales entre notre tour et celle de l’Horloge à Anduze laissent entrevoir une filiation plus ancienne que celle admise pour les ouvrages du XVIIᵉ siècle.
La tour de l’Horloge d’Anduze, longtemps datée du début du XIVᵉ siècle, pourrait remonter au siècle précédent. Faucherre a souligné ses affinités formelles avec la tour de Constance d’Aigues-Mortes, élevée vers 1242, à la charnière du roman et du gothique.
Dans la tour de Constance, l’usage des nervures saillantes annonce déjà le style gothique. À Anduze comme à Saint-Hippolyte, aucune trace visible de ce vocabulaire n’apparaît ; on y retrouve au contraire des volumes sobres, puissants, adaptés à une logique défensive plus qu’à un langage ornemental.
Il est probable que le gothique, exigeant des portées et des savoir-faire spécifiques, n’ait pas trouvé place dans ce type de tours à vocation purement militaire.
L’exemple d’Aigues-Mortes éclaire la fonction première de ces constructions. Édifiée par Saint Louis pour affirmer une autonomie maritime et spirituelle, la tour de Constance servait à la fois de garnison et plus tard aussi de phare. Sa coupole intérieure, à la symbolique presque sacrée, évoque les départs pour les croisades.
À Anduze, la tourelle sommitale, postérieure à l’édifice, rappelle ce type d’ajout fonctionnel. Mais les datations souvent avancées reposent sur des mentions d’archives rarement explicites : les phases de reconstruction ou d’adaptation restent difficiles à dater, et les changements d’appareillage témoignent d’évolutions dont les étapes nous échappent encore.
La fiche Mérimée de la tour d’Anduze précise qu’elle flanquait autrefois l’angle d’une vaste enceinte médiévale, liée à un château du XIIᵉ siècle aujourd’hui disparu, vraisemblablement établi sur le rocher de Peyremale. Dominant le Gardon, elle contrôlait les accès à la ville.
Sa structure, de trois niveaux coiffés d’une terrasse, révèle une adaptation continue : vestiges de corbeaux médiévaux, surélévation tardive, ajout d’un clocheton au XVIIIᵉ siècle. D’abord connue comme « tour ronde », elle devint « tour de l’Horloge » en 1559, date à laquelle elle reçut une horloge publique.
Ce changement d’usage la sauva probablement du sort réservé aux fortifications protestantes après la Paix d’Alès, en 1629, quand Richelieu ordonna leur démantèlement.
L’intérieur, étudié en 2013 par l’architecte du patrimoine Frédéric Fiore, révèle une remarquable cohérence structurelle : un rez-de-chaussée en demi-sphère, des étages intermédiaires voûtés en demi-cylindre, et un couronnement de coupole percé d’un oculus pour accéder à la toiture.
Cette organisation verticale évoque celle de la tour Saint-Jean, bien que cette dernière, au moins quatre fois plus large, s’impose davantage par sa monumentalité. Le parallèle ne se situe donc pas dans la taille, mais dans le principe constructif : la superposition de volumes voûtés assurant rigidité et stabilité à un fût de pierre massif.
Il n’existe toutefois, de mémoire, à Saint-Hippolyte, aucune ouverture permettant d’accéder à la terrasse depuis l’intérieur, ce qui renforce l’hypothèse d’une structure fermée, peu adaptée à l’artillerie. On observe en revanche, au dernier niveau, une grande ouverture du côté intramuros, qui pourrait avoir servi à un usage tardif, non défensif.
Dans ce contexte, il n’est pas exclu que les petites fentes verticales, que l’on a longtemps prises pour des archères ou des meurtrières, aient eu un rôle de ventilation plutôt que de tir. Cette interprétation se trouverait confortée par l’hypothèse d’une transformation ultérieure de la tour en grenier à grain – ou en espace de stockage similaire.
Cela expliquerait aussi qu’on y ait ajouté, à une époque plus récente, une toiture conique en tuiles, aujourd’hui disparue, retirée au moment de l’acquisition du bâtiment par mon ami Michel.
Or, pour qu’une tour du XVIIᵉ siècle paraisse raisonnablement conçue dans une logique moderne, elle aurait dû présenter des traces d’équipement militaire en toiture. De même, les ouvertures des niveaux inférieurs auraient dû se limiter à de simples ventilations ou à de modestes jours défensifs.
Les larges fenêtres que l’on y observe s’accordent mal avec une vocation militaire stricte, et encore moins avec une fonction de geôle : on imagine difficilement qu’on se soit attardé à ménager de telles baies pour des prisonniers.
On remarque pourtant que la tour paraît avoir été exceptionnellement armée en matière d’artillerie : le nombre d’embrasures et leur répartition témoignent d’une volonté manifeste de doter l’édifice d’une puissance de feu inhabituelle pour un bâtiment de ce type.
Cette profusion d’ouvertures, sans logique d’articulation claire avec les remparts, suggère une adaptation postérieure ou une surenchère défensive, peut-être liée à un moment de tension particulier. Fait intéressant : là où l’on aurait attendu des pièces majeures, notamment en toiture, il n’y a aucune trace d’aménagement spécifique.
Cette logique diffère sensiblement de celle adoptée pour le fort de Saint-Hippolyte, typique de l’ingénierie bastionnée du début du XVIIIᵉ siècle. Le fort, pensé pour l’artillerie, répond à une géométrie rationnelle et à une économie de matière : des volumes bas, des masses pleines, des angles brisés, le tout capable d’absorber les chocs des tirs de canons.
La tour, elle, semble conserver une conception héritée du Moyen Âge, où la défense se fondait sur la hauteur et la surveillance plutôt que sur la dispersion de la force.
Sa masse, peut-être jugée suffisante pour résister aux impacts, trahit une tentative d’adaptation sans véritable transformation bastionnée. Une tour est, par définition, un espace « habité » : elle ne peut être remplie de terre ou de gravats comme un bastion, et doit donc compter sur l’épaisseur de ses murs pour encaisser les coups. C’est sans doute ce qui explique en partie son volume exceptionnel.
Cette recherche de résistance pourrait aussi éclairer un épisode ultérieur : la consigne de surépaississement des remparts, évoquée par Faucherre. Il s’agissait, semble-t-il, de renforcer certaines courtines en prévision de l’évolution de l’artillerie.
J’avais d’abord pensé que cette opération concernait l’ensemble des remparts ; il est désormais plus plausible qu’elle n’ait touché que les abords immédiats des portes, notamment celle de Cros, attenante à la tour Saint-Jean. Cet épaississement aurait pu être réalisé du côté intérieur seulement, sans modification de la face extérieure.
La question des portes et des octrois s’inscrit dans la même logique. Il paraît difficile d’imaginer, comme on le fait parfois, une « porte de Montpellier » (côté Argentesse) isolée, accompagnée seulement de son poste d’octroi, à la manière d’un arc de triomphe.
Un contrôle efficace des flux nécessitait un dispositif de clôture : portes, barres, fossés et sections de murs attenants -et bien sûr remparts. La porte de Cros, flanquée de la tour Saint-Jean, en fournit un bon exemple. L’octroi qui s’y trouvait – comme celui de Montpellier – devait précéder la construction du fort dit « Vauban » et correspondre à un système fiscal et défensif antérieur.
Une question mérite donc d’être posée : à partir de quand et jusqu’à quand a-t-on perçu les octrois à Saint-Hippolyte ? Ces droits de passage, souvent anciens, ont pu perdurer bien au-delà des remparts eux-mêmes, témoignant de la continuité des usages même quand la fonction militaire s’était effacée.
D’autres indices plaident en faveur d’une antériorité de la tour sur les courtines. Nulle trace de feuillure n’indique une liaison structurée entre les deux ; la maçonnerie de la tour, d’un appareil plus soigné, contraste avec celle, plus rustique, des remparts.
L’équerre horizontale maladroite reliant les courtines au cylindre évoque un raccord tardif plutôt qu’une conception d’ensemble. Enfin, la présence d’archères au sommet – anachroniques à l’époque de l’artillerie – trahit un vocabulaire défensif hérité du Moyen Âge.
Si la tour Saint-Jean préexistait effectivement aux remparts, il faudrait revoir la chronologie du site. L’intendant de Lamoignon de Bâville, à Nîmes, avait imposé un calendrier extrêmement serré pour la construction du fort royal : il paraît improbable qu’à Saint-Hippolyte, on ait pu ériger en six mois un ensemble aussi vaste.
L’hypothèse la plus vraisemblable est que le fort et les courtines ont intégré une structure plus ancienne, médiévale peut-être, adaptée aux besoins d’un dispositif moderne. La tour aurait ainsi connu plusieurs vies : tour de guet, refuge, prison, puis élément d’un système fortifié réaménagé.
L’histoire orale garde la trace de ces usages successifs. Michel m’a raconté qu’un voyageur bâlois, venu visiter sa tour récemment, voulait voir la cellule où l’un de ses ancêtres huguenots avait été enfermé jadis. Par la fenêtre de sa geôle, l’homme aurait exhorté son fils à fuir vers Bâle. Ce récit témoigne de la permanence mémorielle du lieu, perçu à la fois comme bastion, geôle et monument.
Ainsi, la tour Saint-Jean apparaît moins comme une simple dépendance du fort royal que comme le témoin d’une longue continuité défensive, enracinée dans la tradition médiévale et transformée par les exigences nouvelles de la guerre moderne.
Par son appareil, sa structure interne et ses singularités, elle s’inscrit davantage dans la lignée des grandes tours rondes du Midi -celles d’Aigues-Mortes ou d’Anduze – que dans le répertoire rationnel des ingénieurs de Louis XIV.
Jeroen van der Goot juin 2026
