Regards d'un architecte sur les traces d'antan

tapisserie au musée du château d’Angers représentant Penthésilée

L’abbaye de Sauve – opus 1

Garsinde de Béziers et d’Agde.

Depuis quelque temps, je me suis mis en tête de mieux comprendre ce qu’a pu être Sauve à ses débuts.

En cherchant simplement quelques informations sur la tour de Môle – ou plutôt tour de l’Abbaye, comme on la nommait encore en 1704 – je pensais ne faire qu’une rapide vérification avant de fermer les derniers onglets de mon navigateur. Mais, comme souvent, une petite question en entraîne dix autres, et me voilà à retracer l’histoire d’un site dont l’importance semble bien plus considérable que ce que les notices en ligne laissent entrevoir.

Les sources modernes, qu’il s’agisse de Tourisme Gard ou de l’association Sauve est là ! s’accordent sur l’essentiel : la tour de Môle serait le donjon de l’ancienne abbaye bénédictine Saint-Pierre de Sauve, probablement édifiée entre le XIᵉ et le XIIᵉ siècle, à l’époque où l’abbé exerçait encore un pouvoir seigneurial.

Haute d’une vingtaine de mètres, sans autres ouvertures que ses fentes d’archères, elle veille sur le cours souterrain du Vidourle, dont un aven s’ouvre encore à sa base. Cette sobriété défensive contraste avec la richesse de l’ensemble abbatial qu’elle dominait : une institution née, apparemment, de la piété d’une femme au destin singulier, Garsinde de Béziers et d’Agde.

C’est en relisant l’introduction de Michèle Roux-Saget aux Châteaux des Satrapes que j’ai retrouvé mention de cette comtesse, remariée à Bernard d’Anduze. Vers 1029, elle incite ses enfants à fonder un monastère à Sauve, dédié à Saint-Pierre. De cette fondation naît une abbaye dont je n’ai véritablement saisi l’échelle qu’en reportant le croquis récemment publié par l’association Sauve est là ! L’un des fils de Garsinde, Pierre Bermond, fondera la lignée des Bermond de Sauve, qui donnera rapidement naissance au titre insolite de « satrapes de Sauve », dont les chroniqueurs médiévaux se sont plu à relever l’étrangeté.

Ce lien entre Garsinde, les Anduze et l’abbaye éclaire d’un jour nouveau le développement du bourg. Car Sauve ne s’est pas formée d’un seul élan : le parcellaire montre un resserrement ancien dans la partie haute, puis un glissement progressif vers la zone basse, autour du Pont-Vieux et de la résurgence du Vidourle.

Ce déplacement de l’habitat accompagne celui des activités religieuses et économiques. On comprend alors que la tour de Môle, construite à proximité immédiate du lit souterrain du fleuve, ait pu symboliser à la fois la puissance spirituelle et la maîtrise hydraulique du lieu — deux ressorts essentiels de la prospérité médiévale.

En travaillant sur Quissac, j’ai mesuré combien cette maîtrise de l’eau et du passage conditionnait la vie de toute la vallée. Quissac, avec son vieux pont et son octroi, tirait profit du passage entre Maguelone et les Cévennes, mais ce sont les religieux de Sauve, perchés sur leur rocher, qui en contrôlaient indirectement les bénéfices.

Le fleuve irriguait ainsi une économie de gués, de moulins et de droits de passage dont l’abbaye Saint-Pierre de Sauve était sans doute la principale bénéficiaire. On imagine alors la communauté, riche de ses dîmes et de ses redevances, finançant les ponts, les moulins et peut-être même les premières conduites d’eau du bourg.

La lignée des Bermond, issue de cette fondation, semble s’éteindre vers le XIIᵉ siècle, ou se fondre dans celle des Roquefeuil, descendants des Anduze. Mais l’abbaye, elle, poursuit son œuvre.

La seigneurie de Sauve passe peu à peu sous d’autres tutelles – d’abord celle des Roquefeuil, puis, après 1243, celle du roi de France, qui confie la baronnie aux évêques de Maguelone. Cette évolution traduit le basculement du pouvoir féodal vers le pouvoir royal, tout en assurant la continuité d’un foyer religieux et administratif dans la vallée du Vidourle.

Cette question de l’eau m’a d’ailleurs ramené vers un autre pan de l’histoire locale : les fontaines de Sauve. Jusqu’en 1934, le village ne disposait que de quatre points d’eau publics. Jacques Puech, dans Sauve au temps des chandelles, raconte comment la ville pompait l’eau dans une nappe souterraine appelée « Gour-Boutel », grâce à une roue à aubes actionnant trois grosses pompes tiercées. Ce système ingénieux semble prolonger une tradition de savoir-faire hydraulique qui remonte peut-être à l’époque même de l’abbaye. Difficile de ne pas y voir une continuité entre la maîtrise médiévale du Vidourle et ces installations modernes, vestiges d’un génie local de l’eau.

La curiosité m’a ensuite conduit vers le château de Roquevaire, tout près de Sauve. On attribue sa construction à l’abbé Henry Delmas, au XVIIᵉ siècle, homme de goût et de contemplation, qui fut aussi à l’origine de la réfection de l’abbaye Saint-Pierre. Il fit de Roquevaire une demeure à la fois spirituelle et raffinée, ceinte d’une enceinte complète et dotée de jardins en terrasse, d’une orangerie et d’un buffet d’eau. Ce microcosme baroque, évoquant les jardins andalous ou les villas italiennes, s’inscrit dans la lignée des architectures symboliques où la nature devient miroir du divin. La devise latine In urbe omni, in deserto mihiEn ville, je suis à tous ; au désert, je suis à moi – résume bien ce double mouvement entre retraite et présence au monde.

Mais le destin du château, comme celui de l’abbaye, fut marqué par les soubresauts de l’histoire. En 1703, les troupes camisardes de Rolland incendient la demeure de l’abbé Delmas. Quant à l’abbaye, déjà déclinante, elle aurait été démolie vers 1664, à la suite d’un incendie. Certaines pierres auraient été réemployées pour le château : hypothèse séduisante qu’une étude géologique pourrait un jour confirmer. Le plan retrouvé aux Archives nationales montre en tout cas l’ampleur stupéfiante du complexe abbatial : un véritable ensemble monumental, dont l’échelle dépasse largement celle du tissu urbain environnant.

Le croquis retrouvé par Sauve est là !, superposé au cadastre de 1965, révèle combien l’abbaye fut le cœur battant de Sauve, bien avant que la ville ne s’organise autour de l’actuelle mairie et de la place Astruc. On y lit des mentions étonnantes, comme la Maison du camérier – fonction liée à la cour pontificale – qui suggèrent un lien direct avec Rome ou Avignon et la hiérarchie bénédictine. Garsinde, en offrant ce domaine, n’avait donc pas seulement posé les bases d’une communauté religieuse : elle avait ouvert Sauve à un réseau d’influence d’une rare envergure pour un bourg cévenol.

En reliant ces fragments – la tour de Môle, l’abbaye, le château, les fontaines et même le pont de Quissac – on devine combien l’histoire locale forme un tout cohérent, où l’eau, la foi et le pouvoir tissent ensemble le destin des villages du Vidourle. Sauve, loin d’être un simple piton rocheux à cartes postales, apparaît comme un laboratoire miniature des forces qui ont façonné le Midi : celles du commerce, de la spiritualité et de l’ingéniosité hydraulique.

Et s’il reste bien des zones d’ombre – sur la datation du belvédère, sur les adductions d’eau ou sur le rôle exact des camériers – c’est justement ce flou qui rend la recherche si stimulante. Car, à défaut d’avoir encore construit ma bibliothèque et retrouvé mes livres, je construis peu à peu un regard : celui d’un curieux qui tente, à travers les pierres et les plans, de comprendre comment l’histoire, l’eau et la lumière ont façonné la jolie petite ville de Sauve.

Jeroen van der Goot  novembre 2025

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