Apogée et déclin de Sauve.
Lorsqu’à partir du IXᵉ siècle les Comtes Bermond régnèrent en maîtres sur le Salavès et une grande partie de la Septimanie, Sauve ne tarda pas à prendre de plus en plus d’importance et devint la capitale du Salavès.
Les Bermond, apparentés aux Comtes de Toulouse, entretenaient une brillante cour qui attira dans notre ville de nombreux artisans et commerçants. Sa population se développa très rapidement et atteignit son maximum.
Le nombre de ses habitants, entassés à l’intérieur des premiers remparts, devait approcher les sept à huit mille personnes, nombre considérable pour l’époque, si l’on songe qu’un recensement de la population de Nîmes, fait en 1377, ne donne que 1400 feux, soit à peu près le même ordre de grandeur que Sauve.
Quand eut lieu la sauvage ruée des Barons du Nord, connue sous le nom de Croisade des Albigeois, les Comtes de Sauve prirent faits et causes pour leurs parents les Comtes de Toulouse et, à la défaite de ceux-ci, ils furent dépossédés de leurs biens au profit du sinistre et cruel baron Simon de Montfort, chef des Croisés. Par la suite, la reine Blanche de Castille les annexa à la couronne du Roi de France.
Le déclin de notre cité commença alors, inexorablement, et se poursuivit jusqu’à nos jours. Vers le milieu du siècle dernier on ne dénombrait plus que 5500 habitants.
En 1946, soit un siècle plus tard, Sauve ne comptait que 2814 personnes, et le dernier recensement indique seulement une population de 1277.
(Texte extrait de « Sauve au temps des chandelles » de Jacques Puech, 1982)
Au début du XIIIᵉ siècle, le pape Innocent III lança une croisade contre les seigneurs du Midi accusés d’hérésie et de désobéissance envers Rome. À la tête de cette expédition venue du Nord de la France se trouvait Simon IV de Montfort, comte de Leicester (v. 1165-1218), d’origine franco-normande.
Chevalier aguerri, il avait combattu en Terre sainte avant de répondre à l’appel du pape. Sa motivation fut autant religieuse que politique : affermir son pouvoir, conquérir des terres et étendre l’influence du royaume capétien dans le Midi.
Sa campagne, menée avec une brutalité extrême, permit d’annexer les territoires des grands seigneurs occitans, dont ceux des Comtes de Toulouse.
Les Bermond de Sauve, alliés et parents de ces derniers, furent à leur tour dépouillés de leurs biens. Leurs domaines passèrent sous l’autorité royale, et Blanche de Castille, régente au nom de son fils Louis IX, consolida cette intégration du Languedoc à la couronne de France.
C’est ainsi que prit fin l’autonomie féodale du Salavès, ancien pays médiéval centré sur Sauve et correspondant approximativement à la partie orientale des Cévennes gardoises, entre la plaine de Nîmes et le haut Vidourle.
Ce territoire, dont Sauve fut la capitale, formait jadis une petite seigneurie prospère et structurée, avant d’être absorbé dans les nouvelles circonscriptions royales.
Dès lors, la ville connut un lent déclin. Ce qui fut une cité importante, comparable à Nîmes par le nombre de foyers, vit sa population diminuer et son rôle régional s’effacer peu à peu.
La gravure réalisée en 1634 par le cartographe Christophe Nicolas Tassin montre encore Sauve enfermée dans ses murailles.
On y distingue ce qui semble une première enceinte, antérieure à la fortification bastionnée que Vauban – né un an plus tôt, en 1633 -allait plus tard systématiser.
Tassin (vers 1600-1660), connu pour ses atlas représentant les principales villes de France, d’Espagne, d’Allemagne et de Suisse, ne proposait pas de projets de défense : ses planches constituaient plutôt un état des lieux des villes fortifiées de son temps, précieux témoignage de leur morphologie et de leur organisation urbaine au XVIIᵉ siècle.
À la lecture du texte de Jacques Puech, je me suis interrogé sur la manière dont Sauve était effectivement protégée par ses remparts. L’auteur évoque la ville « entassée à l’intérieur des premiers remparts », ce qui pose immédiatement la question de leur tracé et de leur évolution.
C’est en cherchant une illustration adaptée pour accompagner ce passage que je suis revenu vers la planche gravée par Tassin en 1634, issue de son atlas Les Plans et Profils de toutes les principales villes et lieux considérables de France.
Sur cette planche de Sauve, on distingue nettement deux systèmes d’enceintes, dont l’un semble plus ancien. Cela montre qu’à cette date -bien avant les fortifications dites « à la Vauban » – la ville possédait déjà une structure défensive organisée.
Ce que je trouve particulièrement intéressant, c’est qu’en observant attentivement la planche, on comprend qu’un mur de soutènement au droit de la résurgence du Vidourle existait déjà avant 1634.
Mais la résurgence et le chemin de las Fons dé Saouvé y apparaissent considérablement en marge par rapport aux remparts, qui la surplombent immédiatement à l’arrière.
Autrement dit, la zone aujourd’hui perçue comme un belvédère dominant la source n’était pas conçue ainsi à l’origine : l’abbaye Saint-Pierre n’était donc pas de plain-pied avec l’actuelle place Astruc, ni avec l’église ou l’hôtel de ville, mais bien de plain-pied avec la résurgence elle-même.
Cette constatation rejoint ce que l’on observe sur le plan conservé aux Archives nationales, où une continuité nette apparaît entre le jardin du sieur abbé (repère 8 ), le logis abbatial (repère 2) et la résurgence du Vidourle (repère 7).
L’ensemble abbatial formait donc un seul niveau cohérent, structuré autour de l’eau, et non un plateau dominant la vallée. Il devient dès lors curieux de penser que la tour de Môle ait pu appartenir à cet ensemble : contrairement à l’abbaye, elle se dresse encore aujourd’hui, non pas au niveau de la résurgence mais à celui de la Grand’rue, c’est-à-dire sensiblement au même niveau que l’actuelle place Astruc, en position de belvédère au-dessus du Vidourle et de sa vallée.
Toutes ces observations pourraient également éclairer deux mentions relevées sur un plan conservé aux Archives nationales – dont l’association Sauve est là ! a récemment publié un croquis -, à savoir la « Place du Temple » (repère 10) et le « Cimetière vieux » (repère 9).
Il semble en effet peu probable qu’un cimetière ait pu se situer sur l’actuel belvédère, qui constitue plutôt une place de choix dominant la vallée. Ces indices laissent supposer qu’à l’époque, les espaces funéraires et conventuels s’organisaient plus naturellement au niveau inférieur de l’ancien ensemble abbatial.
Conformément aux exigences imposées par la royauté, un premier temple, sans doute rasé après la Révocation de l’Édit de Nantes, se trouvait donc peut-être là, ici comme ailleurs, en dehors de la ville.
Sans doute que la lecture des ouvrages de référence sur Sauve nuancera certaines de mes suppositions et qu’elle me permettra de tisser d’autres liens.
Jeroen van der Goot avril 2026
