Regards d'un architecte sur les traces d'antan

Le Château de Planque

Le château de Planque

De la Planquette au château

Le faubourg nord de Saint-Hippolyte-du-Fort, qu’on appelle Planque, conserve aujourd’hui encore une atmosphère singulière.

Entre le murmure du Vidourle et la silhouette du viaduc ferroviaire du XIXe siècle, on devine les strates d’un passé complexe où se mêlent agriculture, artisanat, foires, moulins et même, dit-on, le souvenir plus trouble d’un commerce de la chair.

Autour des moulins de Planque et du quartier de Galatras, la rumeur voulait autrefois que se soient tenues quelques maisons de tolérance – rien d’étonnant, en vérité, quand on sait que les moulins étaient, dans les cités d’Ancien Régime, des lieux de passage et d’animation où se croisaient meuniers, paysans, voyageurs et soldats.

Avant d’être le château que l’on connaît aujourd’hui, Planque fut un mas : la Planquette. Les origines du lieu semblent remonter loin. Un texte ancien mentionne une « Tour Planque » sur la route de l’Église à Lasalle, à travers une forêt de chênes blancs – celle-là même qui servit à bâtir Saint-Hippolyte.

Dans ce paysage primitif aurait pu se trouver la villa Mirial, possible vestige gallo-romain tombé en ruine. Les traces de cette première tour ne coïncident peut-être pas avec les vestiges visibles dans une cave, à l’emplacement de ce qui fut, selon moi, la porte originelle de l’Abreuvoir. Une planche ancienne laisse supposer que cette tour se situait plutôt à l’ouest de la route de Lasalle, près de l’actuel château, dont la datation demeure incertaine.

Parlant de « planche », la tradition orale voudrait que le mas de la Planquette, devenu hameau, tienne son nom d’une enfilade de planches mises bout à bout permettant autrefois la traversée du Vidourle.

Les archives mentionnent qu’au XIVe siècle déjà, la propriété de Faventines – située à un kilomètre et demi à l’ouest de Planque, en amont du moulin de Figaret appartenait à une même famille, ce qui atteste d’une occupation ancienne et continue de ces hauteurs. On imagine sans peine que de tels domaines vivaient en autarcie, nourris par des mas voisins, des cultures et sans doute par des moulins hydrauliques tirant parti du Vidourle. C’est probablement de cette économie rurale que naquit le noyau initial du château de Planque.

Les actuels propriétaires du château, curieux de l’histoire du lieu, ont retrouvé dans les archives départementales la mention la plus ancienne connue du domaine : 1444.

On y apprend qu’une famille Guiraud de la Planque possédait alors le Mas de la Planquette, grande ferme occitane associant maison, dépendances et exploitation agricole. Au début du XVIe siècle, on retrouve huit enfants nés sur place, dont Gabrielle de Guiraud de la Planque, figure remarquable qui, veuve, administra les moulins et les terres avec sa fille, améliorant les installations hydrauliques du site.

Son fils, Jean d’Azémar, chevalier du roi, possédait en 1596 un fief considérable : « la maison de Planque, composée de tours, créneaux, meurtrières, avec beaux moulins pour le blé, les olives et la laine, deux grands champs jusqu’au moulin de Planque, un olivier, deux jardins, garrigues et bois, le tout attenant audit lieu. » On devine ici la prospérité d’un véritable petit centre économique, associant industrie meunière, oléicole et textile.

Mais les destins familiaux furent parfois tragiques. Jean d’Azémar fut assassiné par son beau-frère dans une querelle de terres -drame qui scella la fin d’une lignée protestante déjà menacée par les guerres de Religion. Au XVIIe siècle, la propriété passa aux Valmalle, qui la transformèrent en château et s’anoblirent en ajoutant le fameux « de » à leur nom, devenant les « de Valmalle de la Planque ». Le domaine resta longtemps lié à la vie agricole et aux fortunes locales, avant d’être acquis au XIXe siècle par la famille Bourguet.

Avant cela, les archives rappellent une union entre cette lignée et celle du puissant sieur Louis François Alexandre Du Bousquet de Florian (1781–1851), dont la fille aînée, Pauline Suzanne Délie, épousa Jean Auguste Étienne Soulier, avocat et propriétaire du château de Planque. C’est ce lien qui fit que l’un des moulins de Planque porta successivement le nom de Moulin Soulier puis de Filature Soulier : avant de devenir la tannerie du même nom, il servit tour à tour de moulin à blé, d’usine à colles et de moulinerie de soie.

La route de Lasalle, qui longe le château, a connu son lot d’histoires sombres. C’est par là qu’en 1683, les dragons de Louis XIV seraient arrivés pour convertir les Huguenots de Saint-Hippolyte, et par ce même chemin que seraient passés, en 1944, les soldats allemands venus traquer les jeunes résistants cachés dans les Cévennes.

Devant le château, sur le viaduc, les SS pendirent Roger Broussoux, sous les yeux de ceux qui l’avaient hébergé. Le lieu, décidément, concentre les échos de plusieurs siècles d’histoire.

Planque fut aussi, sous François Ier, un site d’importance commerciale. Selon André Peyriat, c’est là qu’aurait eu lieu la première foire instaurée avant son transfert à Malataverne, sur la route de Ganges.

Ce serait également à Planque qu’aurait été creusé le premier puits public de Saint-Hippolyte. Si l’on imagine le lieu avant la construction du viaduc ferroviaire, la grande cour semi-ouverte du château pouvait fort bien servir de « place » pour une petite foire, d’autant qu’on y retrouve la trace d’un bassin ovale dans une cour attenante. De grandes réserves d’eau bordaient cette place, signe que Planque disposait d’un réseau hydraulique élaboré.

Tout le secteur vivait de l’eau : moulins, tannerie, norias et canalisations souterraines en poterie poreuse irriguaient les terres jusqu’aux rives du Vidourle. Un ancien bassin ovale, visible sur les plans du viaduc, semble avoir remplacé un premier abreuvoir du bord du fleuve, dont la pente empierrée rappelle celles que l’on observe encore dans l’Argentesse.

Peut-être, au XVIIIe siècle, voulut-on protéger cet aménagement des crues du Vidourle mais une vidourlade finit par l’emporter, comme l’indique André Peyriat. Il est aussi possible que, lors de la construction du viaduc, l’une de ses piles ait été posée sur le béal des moulins, provoquant des fuites qui fragilisèrent tout le secteur et contribuèrent à la disparition du bassin. Peut-être encore qu’une vidourlade coïncida avec la reconstruction du pont actuel, précipitant la fin de cet ouvrage.

Ainsi, le domaine de Planque apparaît comme une véritable mosaïque d’histoires, un espace où se superposent la ruralité médiévale, la puissance économique des moulins, les foires de la Renaissance, la noblesse du Grand Siècle et les drames des guerres de Religion comme de l’Occupation.

Entre garenne, tours, bassins, abreuvoirs et vestiges hydrauliques, chaque pierre semble garder trace de cette longue mémoire. Le faubourg tout entier continue ainsi de raconter, à sa manière, l’histoire d’un lieu à la fois nourricier, industrieux et profondément humain.

À cette richesse visible s’ajoute celle, plus secrète, des galeries souterraines. Au 33 rue Capdeville, à l’emplacement de l’actuelle aire de stationnement, se trouvait autrefois un bâtiment que plusieurs habitants appellent encore le « tribunal ». Rendu à l’état de ruine, il fut rasé au début des années 2000, mais deux témoins oculaires distincts ont rapporté qu’on y avait découvert, dans les sous-sols, deux départs de tunnels.

Le premier passait sous le Vidourle et rejoignait un moulin sur la rive opposée – c’est là que vivent aujourd’hui plusieurs loutres, preuve que l’eau y reste d’une pureté rare. Le second s’orientait vers l’ouest, en direction de la tour St-Jean. Certains se demandent même s’il n’existait pas un troisième départ vers l’est, vers le fort « Vauban », ce qui laisserait penser qu’un vaste dispositif souterrain desservait autrefois plusieurs points stratégiques du bourg.

Cette recherche en est à ses débuts, mais elle passionne déjà ceux qui s’y intéressent. L’EPTB Vidourle semble au fait de l’existence de ces galeries, la zone concernée n’étant jamais débroussaillée pour préserver la faune qui y prospère. On ignore encore la fonction exacte de ces souterrains : passages d’évacuation, canalisations anciennes, galeries hydrauliques ou voies de fuite ?

Peut-être un peu de tout cela. Toujours est-il qu’il existe bel et bien un tunnel ayant raccordé le nord du bourg à l’un des moulins, et qu’il est plausible qu’il se soit prolongé vers le mas de la Planquette, voire jusqu’au château.

Aujourd’hui encore, le château de Planque garde de nombreux secrets, dont celui de ces souterrains qui semblent relier les rives du Vidourle et les siècles d’histoire. À cette question, il n’y a sans doute que les loutres qui y nidifient qui pourraient répondre.

Illustration fixe : La façade du château de Planque (Crédits photographiques : Janet Weiner)

Jeroen van der Goot  juin 2026

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