Regards d'un architecte sur les traces d'antan

Le désordre patrimonial

Le désordre patrimonial

Classement et inscription du patrimoine architectural.

Soyons clairs : tout le monde s’y perd dès qu’il s’agit de comprendre la protection du patrimoine – et c’est bien le signe que quelque chose ne fonctionne pas.

La réglementation évolue sans cesse, les interlocuteurs changent à chaque étape, et la base Mérimée, censée faire autorité, tient davantage du grenier mal rangé que de la bibliothèque bien classée. La mise au point du système semble s’être arrêtée en chemin, au même titre que le recensement de ce qu’on pourrait appeler les ouvrages « identifiés » ou « répertoriés » : ces édifices qui ne relèvent ni du classement, ni de l’inscription, mais qui ont pourtant été reconnus pour leur valeur historique ou la qualité artistique d’une de leurs composantes.

Ce désordre n’est pas le fruit d’une négligence, mais d’un travail interrompu. On a voulu, à une époque, recenser largement tout ce qui présentait un intérêt patrimonial. Puis, faute de moyens, de volonté ou de coordination, l’effort s’est essoufflé. L’administration a alors tenté de faire entrer ce premier inventaire dans seulement deux cases : les monuments « classés », protégés par l’État, et les monuments « inscrits », repérés pour leur intérêt local.

Des notices non retenues sont restées visibles, ce qu’on pense pouvoir déduire du fait qu’elles n’apparaissent pas parmi les documents d’urbanisme du PLU. Résultat : un sentiment de chantier inachevé dont on ne sait s’il reprendra un jour.

C’est pourtant une chance que ces notices subsistent : elles témoignent d’un travail précieux, souvent le seul que nous ayons sur des éléments aujourd’hui oubliés. Ce patient repérage a permis d’identifier des linteaux sculptés, des ferronneries, des cheminées, des fontaines dont la mémoire se perd. Le paradoxe, c’est que ces éléments n’apparaissent dans aucun document officiel. En se limitant aux seules catégories admises, on écarte un patrimoine discret mais essentiel à l’identité d’un lieu.

D’où la nécessité de prolonger ce travail d’inventaire pour mieux distinguer les niveaux de valeur et de proximité. Car personne ne le fera à notre place. À Saint-Hippolyte-du-Fort, par exemple, des constructions comme Les Trois Comtes, la maison du docteur Bentowski, le château de Planque ou celui de Figaret n’apparaissent tout simplement nulle part dans la base Mérimée – alors que Les Trois Comtes est, à mes yeux, l’un des plus beaux édifices de la commune de St-Hippolyte.

Pour y voir plus clair, j’ai imaginé une grille simple, purement indicative mais utile pour isoler les sujets et hiérarchiser les priorités :

  • Vn, pour les monuments d’intérêt national – les Chambord, les Mont-Saint-Michel, bref, ceux que nous n’avons pas
  • Vd, pour ceux d’intérêt départemental – un domaine, une manufacture, un fort dont la portée dépasse la seule commune
  • Vc, pour les composantes à valeur communale : bâtiments, fontaines, bassins, portails, tout ce qui donne au village son visage

Chaque catégorie pourrait comporter deux sous-niveaux : les ouvrages déjà pris en compte, et ceux seulement identifiés ou répertoriés. Cette grille n’a rien d’officiel, mais elle aiderait à structurer la réflexion et à relier les niveaux de valeur entre eux. Car il est impossible de tout protéger, et absurde de ne rien protéger.

Prenons le cas du monument aux morts, à côté du pont sur le Vidourle à St-Hippolyte. Il n’a rien de spectaculaire, mais il fut pensé comme un ensemble complet : une œuvre nîmoise installée sur la rive, entourée d’une composition végétale soigneusement dessinée. Sur cette carte postale colorisée par mon ami Hugo, on mesure combien l’harmonie entre pierre et verdure donnait sens à l’ensemble.

Aujourd’hui, il n’en reste que la moitié : le monument, entretenu, mais privé de son cadre. C’est typiquement un ouvrage Vc qui mériterait d’être revalorisé, non par un grand budget, mais par une réflexion d’ensemble sur le cœur du village, y compris sur la place des arbres et la végétalisation.

À cela s’ajoutent des prescriptions parfois trop rigides. On dresse des palettes de teintes dites » »acceptables » pour les façades, presque toujours limitées à des blancs légèrement teintés d’ocre ou de jaune pâle. Cela assure une unité, mais aussi une uniformité sans relief.

Prenons le 26-28 cours Gambetta à St-Hippolyte: sa façade, à première vue non conforme, fait pourtant l’unanimité. Elle dynamise l’ensemble, met en valeur les teintes voisines, et prouve qu’une nuance bien choisie suffit à redonner vie à une rue.

La couleur, on le sait, est un sujet sensible. Ce qui compte, c’est la cohérence du geste et la qualité de la mise en œuvre. Les enduits traditionnels, perméables et souples, laissent les murs respirer et régulent la chaleur ; à l’inverse, les mortiers modernes à base de ciment bloquent les échanges, favorisent les fissures et accélèrent la dégradation. Ceux qui en ont fait l’expérience le savent : le bon marché revient cher.

Il faut donc inciter plutôt qu’interdire, en informant clairement les habitants. Expliquer, par exemple, le rôle des marquises, des enduits à la chaux et des débords de toit : ils ne sont pas qu’un ornement, mais un outil de protection et d’économie d’énergie.

Le même raisonnement vaut pour les capteurs solaires, thermiques ou photovoltaïques : bien intégrés, ils peuvent cohabiter avec l’ancien sans le trahir. Tout dépend de la cohérence, du dessin, de la matière – pas de l’idée même d’évolution. Le patrimoine n’est pas un musée figé, mais un organisme vivant qui respire et s’adapte.

Plus largement, la France souffre d’un autre mal : le cloisonnement administratif. Les Architectes des Bâtiments de France ici, le fisc là, la police et l’OFB ailleurs. Chacun protège son domaine comme une citadelle, au lieu de construire un échange. Or, pour progresser, il faut un dialogue technique, franc, continu – pas un rapport de force. C’est dans la discussion que naît la cohérence, pas dans la rigidité.

A cela s’ajoute un autre paradoxe : celui du périmètre de protection des monuments historiques. Officiellement fixé à 500 mètres, il est censé garantir la cohérence architecturale et paysagère autour des édifices protégés.

Mais en pratique, ce rayon s’efface souvent au profit de la notion de champ de visibilité, beaucoup plus floue et sujette à interprétation. Autrement dit, tout dépend de ce que l’on voit… ou de ce que l’on prétend voir. Ainsi, un projet situé à 600 mètres peut être soumis à l’avis des ABF, tandis qu’un autre, à 300 mètres mais masqué par un relief ou une construction, passe sous le radar.

Cette incertitude nourrit les incompréhensions et alimente le sentiment d’arbitraire. Ce n’est pas le principe du périmètre qu’il faut abandonner, mais son application qu’il faut clarifier -en revenant à des critères objectifs, partagés, lisibles.

De même, l’instruction des dossiers d’urbanisme ne peut plus se limiter à la seule validation technique par un agent communal, suivie d’une signature du maire. Ce schéma administratif, hérité d’une époque où les enjeux patrimoniaux étaient marginaux, ne correspond plus à la complexité actuelle.

Chaque projet, même modeste, engage la qualité du cadre bâti et devrait faire l’objet d’un regard partagé : un technicien, un élu, un membre du CIQ touché, un architecte, voire un représentant de l’État, réunis pour apprécier la cohérence du projet plutôt que sa seule conformité.

C’est à ce prix qu’on passera d’une logique de guichet à une logique d’accompagnement, et qu’on redonnera du sens à la notion même d’autorisation.

Ce travail de classement n’est donc pas un exercice d’archiviste. Il sert à penser la qualité du cadre de vie. En jonglant entre mes photos, mes montages et les documents du PLU, je mesure combien tout cela est fragile. Certaines fontaines, cachées dans des cours privées, sont dans un état pitoyable ; des jardins anciens se sont asséchés ; des façades remarquables se dégradent dans l’indifférence. Et pourtant, ce sont ces éléments-là qui font le charme et l’attractivité du village.

Réfléchir au patrimoine, ce n’est pas seulement sauver des pierres : c’est comprendre ce qui attire ou fait fuir. Un village agréable, c’est un tout – des arbres en bonne santé, des écoles vivantes, une économie locale active, des restaurants où l’on mange bien, des médecins qui s’installent, des habitants qui s’enracinent. Sans cette harmonie, les flux s’inversent : les talents partent, les maisons se vident, et l’élan s’éteint.

Si je continue à creuser ces questions, c’est parce que je crois encore possible d’améliorer le système. J’ai déjà écrit, il y a des années, au ministère de l’Écologie pour signaler l’absurdité de certains calculs liés à l’isolation thermique. Et, à ma grande surprise, la réglementation a ensuite évolué dans le sens proposé. J’en ai déduit que d’autres menaient la même réflexion.

Peut-être faut-il, là encore, un peu de cette audace collective : rouvrir le chantier, remettre les choses à plat, et redonner au mot patrimoine son sens le plus simple et le plus fort -celui d’un héritage vivant, transmis, partagé, habité.

Jeroen van der Goot décembre 2025

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