Petite histoire de l'Eglise St-Pierre à St-Hippolyte.
L’histoire de l’église Saint-Pierre de Saint-Hippolyte-du-Fort plonge ses racines bien avant l’édifice actuel.
Au sud du bourg, le lieu-dit « l’Église » formait un noyau ancien et autonome : un prieuré y est attesté dès 1227 sous le vocable Prioratus Sancti-Ypoliti de Rupe-Furcata, preuve qu’un culte en l’honneur de saint Hippolyte s’y exerçait dès le haut Moyen Âge. Les contreforts et l’appareil soigné d’un fragment de mur, aujourd’hui intégré à une maison particulière, renvoient à une implantation romane solide.
Ironie de l’histoire : ce premier centre religieux, jadis moteur, fut rétrogradé au rang de simple « faubourg » lorsque naquit le bourg fortifié, lequel reprit à son compte le nom du saint du prieuré – un renversement mémoriel où l’ancien centre devint périphérie.
Les guerres de Religion bouleversèrent cet équilibre. Les sources divergent : pillage en 1562 selon certains, destruction plus tardive sous Rohan selon d’autres. Dans tous les cas, l’église primitive tomba en ruine, le culte catholique se réduisit à quelques messes dans une « salle basse », tandis que la majorité de la population, acquise à la Réforme, s’organisait autour de lieux provisoires de prière.
Tout indique pourtant la présence d’un sanctuaire intramuros. Lors de sa visite du 19 septembre 1723, le vicaire-général Rochebouet signale une croix de pierre et un cimetière « assez près de l’église », à proximité du Plan actuel. Ces indices, relevés par Odon Abbal, Thierry Ribaldone et Régis Thivet, suggèrent qu’un espace funéraire – et donc une église primitive – existait déjà au droit de l’actuelle Saint-Pierre.
La tradition orale en garde aussi la trace : on ne plante pas un cimetière au milieu de nulle part. On peut croire que cette première église ait porté le vocable de Saint-Hippolyte, réquisitionnée ensuite par les protestants, puis détruite lorsqu’ils furent contraints d’édifier leur temple hors les murs, sur l’actuelle place de la Couronne. Quant aux rares catholiques restés sur place, ils durent se contenter d’une pratique réduite et précaire.
La Révocation de l’Édit de Nantes en 1685 provoqua un tournant brutal : le grand temple protestant fut démoli, et ses matériaux servirent à bâtir une nouvelle église catholique, l’actuelle Saint-Pierre. L’adjudication du 12 avril 1686 fixa un cahier des charges précis : nef unique de quatre travées abritant les chapelles, toit sans voûte, voûte du sanctuaire en cul-de-four, murs épais d’une toise et demie, chœur « à la romaine », portail mouluré mais sans ornementation, et – détail notable – aucun clocher prévu.
Bref, une église de circonstance, sobre, presque militaire, conçue pour réaffirmer rapidement la reconquête catholique. Le prix, 6 750 livres, incluait la valeur des matériaux récupérés du temple détruit. Le chantier, confié aux maçons Jean Montel père et fils, permit une inauguration dès le 28 septembre 1687, avant même l’achèvement.
Pourquoi, alors, ne fut-elle pas dédiée à saint Hippolyte, dont le bourg venait tout juste de prendre le nom ? Parce que le choix du vocable était lui aussi politique. Hippolyte incarnait la mémoire locale, mais la reconquête catholique exigeait un ancrage universel. On dédia donc l’église à Pierre, prince des apôtres, la « pierre » de l’Église romaine.
Geste symbolique : effacer les déchirures locales pour affirmer l’universalité catholique. Là où le faubourg de l’Église pouvait représenter une « première fondation » et le bourg fortifié une « nouvelle fondation », la nouvelle église reçut un patronage plus solennel, plus « romain », destiné à marquer le triomphe officiel du catholicisme.
Cette hâte eut des conséquences durables. Dès 1723, le procès-verbal de Rochebouet, à peine 36 ans après l’inauguration, dresse un constat sévère : sol en désordre, couverture percée, sacristie délabrée, mobilier lacunaire, chœur voûté trop bas.
Plus grave : l’édifice, conçu sans assises puissantes, n’était pas dimensionné pour recevoir une voûte généralisée. Rochebouet en réclama pourtant la réalisation, ce qui aggrava la fragilité de l’ensemble.
Comme le notera plus tard Odon Abbal, « sans le vouloir, le malheureux vicaire-général a aggravé la situation. L’église bâtie à la hâte commençait alors un long calvaire ». La première mention effective de la voûte n’apparaît qu’au début du XIXe siècle : entre-temps, la faiblesse initiale s’était déjà imposée comme une fatalité.
En 1826, la voûte au-dessus de la tribune s’effondra ; en 1900, un entrait céda et la voûte dut supporter seule le poids de la couverture. On recourut alors à des solutions de fortune : tirants métalliques, coques de béton, reprises de charpente. L’abbé Tuech, au XIXe siècle, joua un rôle décisif en consolidant l’édifice et en lui donnant la silhouette actuelle, avec clocher et flèche.
Les « glissettes » appartiennent à cette histoire des rafistolages. Ces blocs de béton inclinés, coulés entre les pilastres extérieurs pour contenir les poussées latérales, faisaient office de butées. Leur pente, pratique pour l’écoulement des eaux, servit aussitôt de toboggan improvisé aux enfants, qui les baptisèrent ainsi.
Leur installation entraîna la démolition des petites constructions en bois accolées aux façades latérales, dont celle abritant le bureau du poids public rue Durant. Ce déplacement provoqua la suppression de l’octroi et la démolition de la porte de Montpellier – probablement de manière accidentelle. Autant dire qu’une erreur de conception religieuse produisit un effet dominos sur l’urbanisme de la cité.
À ces faiblesses structurelles s’ajouta un défaut d’entretien. Les fresques anciennes, encore visibles sur des cartes postales, furent recouvertes d’un badigeon blanc : restaurer coûtait trop cher, repeindre en blanc allait plus vite. Depuis la loi de 1905, les églises construites avant cette date relèvent des communes : ce n’est donc pas « le Pape qui paye », mais le contribuable local. Faute de moyens et d’ambition, les fresques furent sacrifiées.
Les blessures vinrent aussi de la vie festive. En 1986, l’Écho cigalois rapportait que la plupart des vitraux avaient été soufflés par les « lardons » du 14 juillet : ces pétards, tradition d’origine espagnole très ancrée localement, avaient fini par défigurer l’édifice. Deux campagnes de restauration, menées par le maître-verrier Bedoiseau d’Avignon, furent nécessaires pour réparer les verrières.
La façade, enfin, témoigne des hésitations stylistiques. Un dessin daté de 1800-1875 la montre sobre, presque nue, avec un portique néo-dorique d’austérité quasi protestante, mais déjà surmontée d’un clocher. Vers 1875-1890, elle fut transformée : joints creux horizontaux, acrotères ciselés, portique corinthien complet avec architrave, frise et tympan. Comme si l’on avait voulu effacer la modestie initiale en affichant une dignité monumentale.
Et l’ironie finale tient au Plan, cette esplanade qui jouxte l’église. Successivement cimetière, place d’armes puis parking, il porte aujourd’hui le nom de Place Jean-Jaurès. Ainsi, au pied de Saint-Pierre, l’espace qui accueillit jadis les croix funéraires et résonna du pas des soldats arbore désormais le nom du tribun socialiste et chantre de la laïcité. Tout un condensé des paradoxes de l’histoire cigaloise.
Bibliographie :
- Odon Abbal, « L’église St-Pierre », L’Écho cigalois, décembre 1987.
- Thierry Ribaldone, « L’église primitive au faubourg de l’Église », Cahiers du Haut-Vidourle, décembre 1987.
- Odon Abbal et Sylvie Crégut, « L’église St-Pierre », Cahiers du Haut-Vidourle, décembre 1987.
- Régis Thivet, Saint-Hippolyte-du-Fort – Un siècle de cartes postales, 2024.
Jeroen van der Goot juin 2026
