Le Moyen-Âge dans un mouchoir de poche.
Plusieurs découvertes m’ont conduit à réviser en profondeur mon étude initiale sur les voies romaines. La plupart de mes hypothèses de départ ne se sont pas révélées aussi solides que je l’espérais.
Malgré toutes les précautions que j’avais prises, il m’a fallu reconnaître que mon approche n’était pas véritablement scientifique. Elle reposait en grande partie sur des intuitions : certaines se sont avérées fécondes, d’autres fragiles, voire franchement hasardeuses.
Je savais pourtant que mes pistes partaient dans tous les sens. Mais comme dans mes projets d’architecture, c’est en acceptant cette dispersion que s’est dégagée une forme de cohérence. L’intuition, je l’ai compris, est souvent bridée par le regard des autres.
Certains éléments nous échappent non parce qu’ils sont invisibles, mais parce que nous n’avons pas encore appris à les voir ou à les nommer. En alternant sans cesse les focales – zoom avant, zoom arrière – des liens ont commencé à apparaître. Des coïncidences aussi, parfois plus éloquentes que ne le laissaient penser nos maigres sources.
Mon regard d’architecte m’a naturellement conduit à remettre en question des documents jugés fiables. J’ai appris à faire la différence entre ce qui a été réellement construit et ce qui n’était peut-être qu’un projet.
Certaines voies, par exemple, s’interrompent en pleine campagne, comme suspendues dans le vide. À l’inverse, une tour oubliée, redécouverte dans une cave près de la porte de l’Abreuvoir au nord des remparts, ne figure sur aucune planche du XVIIe siècle. Ce genre de détails, en apparence mineurs, sont autant de clefs.
Une phrase de Vasari m’est revenue alors à l’esprit : « Il faut considérer la maison comme une petite ville, et la ville comme une grande maison. » Changer d’échelle, c’est renverser les évidences. Ce qu’on prenait pour une cour devient peut-être une porte, menant à un pont aujourd’hui oublié, en direction de Planque.
C’est précisément ce souvenir d’un chemin forestier, parti du faubourg de l’Église et traversant une forêt de chênes blancs pour rejoindre Planque, qui m’a ramené à l’essentiel. Ce sentier, raconté par quelques anciens, évoque un monde oublié, où la nature, lentement, avait repris ses droits.
Mille ans ont passé entre la chute de l’Empire romain et l’édification du réseau militaire du XVIIe siècle. Mille ans d’abandon probable des villae, de chemins effacés, de ponts effondrés. Une éternité durant laquelle la terre s’est couverte de silence et de chênes.
Comme dans caricature décrite dans Le domaine des dieux d’Astérix : quand les humains cessent d’occuper un lieu, la forêt revient. Ce silence végétal est aussi une mémoire.
C’est en intégrant cette idée de continuité, de temporalité longue, que j’ai choisi de me placer dans la peau du concepteur antique. Moi, à leur place, qu’aurais-je fait ? La question oblige à une lecture transversale du territoire : relief, eau, géologie, climat, franchissements possibles. Une approche exigeante, mais nécessaire. Et peu à peu, un schéma s’est dessiné.
Deux grands axes nord-sud structuraient déjà l’espace à l’époque romaine : d’un côté la vallée du Rhône, à l’est, de l’autre la ligne Clermont-Ferrand–Lodève à l’ouest. Tous deux se connectaient à la via Domitia, cette colonne vertébrale impériale reliant Rome à l’Andalousie.
Même si le terme de via Domitia ne désigne techniquement qu’un tronçon, l’idée de réseau, elle, est bien présente : une logique logistique, militaire, commerciale – une forme de mondialisation avant la lettre.
Autour de ces axes rayonnaient des voies secondaires, elles-mêmes reliées à un maillage plus fin de chemins et de sentiers. Le véritable enjeu n’est donc pas la voie principale, mais ses ramifications. Où passaient-elles vraiment ?
Le livre de Pierre-Albert Clément, aussi précieux soit-il, reste silencieux sur Saint-Hippolyte. C’est donc l’étude de l’oppidum de Ceyrac qui m’a permis de formuler une première hypothèse sérieuse : une voie secondaire a dû passer par là.
Le tracé de l’actuelle D181, qui relie Pompignan à Alès en passant par Anduze, suit effectivement un parcours étonnamment efficace. C’est aussi à cet endroit que le Vidourle peut être franchi à gué ou par un simple pont plat. Hasard ? Peut-être pas, surtout si l’on tient compte de la nature karstique du sous-sol.
À Saint-Hippolyte, une borne datée de 1692, située aux Batailles et marquant le chemin entre Nîmes et Montpellier, remet en cause certaines certitudes. Pourquoi ce tracé, et non celui du centre-bourg ? Là encore, il faut intégrer une faille temporelle que l’on néglige souvent : mille ans séparent la fin de l’Empire romain de cette borne. Une immensité de temps qui échappe à notre mémoire.
C’est là qu’une autre hypothèse émerge : Saint-Hippolyte n’a sans doute gagné en importance qu’à une époque tardive, probablement à partir du XVIIe siècle, dans le contexte des conflits religieux. Le développement du bourg pourrait être lié à la création d’un réseau de bastions destinés à pacifier la région, sous l’impulsion de Lamoignon de Basville depuis Montpellier. La route Montpellier–Saint-Hippolyte devenait alors stratégique, non pour des raisons économiques, mais militaires.
Avant cela, le territoire était probablement parsemé de villae gallo-romaines : de vastes exploitations agricoles servant à la fois de lieu de vie et de production.
Plusieurs sites m’apparaissent aujourd’hui comme des localisations plausibles : le faubourg de l’Église, les abords de la route de Pompignan après les deux cyprès, le site de la villa Mirial sur la rue Fond-de-Ville, les environs du Buis avec son bassin de seize mètres sur quatre, Salle de Gour et son aqueduc encore actif, l’arrière du moulin Lasalle, le pavillon dit du Gouverneur, mais aussi un lieu du côté de Monoblet où l’on fête aujourd’hui des anniversaires autour d’une étrange piscine de trente-huit par dix mètres, sans explication connue.
D’autres lieux encore pourraient abriter des vestiges, comme la source de Font-de-Colle, Planque, les Graves, le mas des Jardins ou même le faubourg du Vidourle.
L’inflexion du cours de l’Agal, précisément au droit du Buis, telle qu’on la voit sur le cadastre de 1812, semble appuyer cette piste : les pierres, parfois, parlent. Il faut simplement apprendre à les écouter. Ce qui laisse penser que l’Agal et son siphon pourraient bel et bien être gallo-romains.
Un dernier mot sur le pont de l’Argentesse – non celui de la porte de Montpellier, mais l’autre, celui que prolongeait autrefois la voie est-ouest. Lorsque l’on considère l’altitude des ponts actuels à la place de la Couronne, il paraît difficile d’imaginer qu’il n’y ait jamais eu, à cet endroit, un pont plus ancien, plus haut, plus solide.
Il est probable que les hommes de Louis XIV aient effacé toute trace de cette infrastructure. L’ancien temple protestant fut détruit, remplacé par une place – la place de la Couronne – marquant un basculement idéologique. Idem pour la place d’armes devenue le Plan, au droit du cimetière. Côté circulation, le message était clair : désormais, on passerait où le pouvoir l’avait décidé.
De la même façon, le grand bassin de la Tine, aujourd’hui identifié comme bassin amont du moulin de Croye, paraît démesuré par rapport aux besoins de ce dernier. Or, tina, en latin, désigne une cuve, un réservoir. Une structure aussi imposante pourrait bien remonter à une installation antérieure, peut-être liée à la villa Mirial toute proche. Là encore, les réemplois n’ont pas entièrement effacé les origines.
Et l’histoire de ce chemin oublié, entre le faubourg de l’Église et Planque, autrefois bordé d’une forêt de chênes blancs, prend alors tout son sens. Ce n’était pas un conte. C’était le souvenir, distordu mais persistant, d’un monde où la villa Mirial avait été abandonnée et la nature repris ses droits.
Où les hommes avaient ensuite, pierre après pierre, démonté ce qui restait pour bâtir autour. Où le bois des forêts avait servi à construire de nouvelles maisons. Pour au final donner à voir ce que nous avons sous les yeux aujourd’hui.
Jeroen van der Goot juin 2026
Crédits photos : INRAP. Reconstitution d’une villa gallo-romaine sur le plateau de Saclay – Essonne.
