Regards d'un architecte sur les traces d'antan

Enceinte du Néolithique (Crédits Sauve est là)

L’oppidum de Mus

Et son aqueduc de 8 km.

Accroché à un plateau karstique entre Cévennes et Méditerranée, l’oppidum de Mus – connu des Romains sous le nom de Vindomagos – offre un panorama saisissant sur plus de deux millénaires d’occupation humaine.

À la fois place forte préhistorique, cité commerçante romaine et point de départ d’un impressionnant aqueduc de 8 km, il est aussi un site témoin d’un abandon lent au profit d’un nouveau centre : la ville de Sauve.

Le site de Mus forme un exemple typique de « cap barré », forteresse naturelle aménagée dès le Néolithique (vers -2500), puis renforcée à l’âge du Bronze. Deux précipices encadrent un plateau rocheux hérissé de blocs, creusé de failles, de mini-avens et de monolithes sculptés par le temps.

Du nord, une épaisse muraille de blocs non taillés en calcaire jurassique – parfois plus de 3 m d’épaisseur – fermait l’accès. Certains rochers, comme « le Lion », servaient de postes d’observation. À l’intérieur du mur, des réduits permettaient de se poster pour guetter ou défendre, fronde à la main. L’enceinte comportait au moins un passage souterrain naturel, possible moyen de contre-attaque ou de fuite.

Cette défense complexe a été largement démantelée à l’époque romaine, en partie pour réutiliser les pierres lors de la construction de l’aqueduc et des maisons. Les points d’accès Sud et Est, autrefois colmatés par des murs massifs, ont aussi souffert de ce recyclage.

C’est peu avant notre ère que les ingénieurs romains construisent un aqueduc de 8 km pour alimenter Mus en eau. Il capte la source du Saltre (aussi appelée « Fontaine des Sarrasins ») entre Monoblet et Fressac. Le tracé est jalonné de prouesses techniques : quatre ponts pour franchir ravins et ruisseaux (le Saltre, Beauregard, Conturby…), des encorbellements sous les falaises et surtout un pont-aqueduc monumental à deux étages pour traverser la gorge du Conturby, haut de plus de 20 m et long de 75 m.

Le canal franchit ensuite 2 km de karst accidenté – par définition poreux – traversant les bosses et les failles d’un terrain difficile, avant de pénétrer dans la ville.

La richesse du site s’est aussi révélée grâce aux nombreuses monnaies retrouvées par Féminier lors des fouilles. Mus a connu un véritable essor commercial entre le 1er siècle avant J.-C. et le IVe siècle après.

Avant notre ère, on y trouve des monnaies gauloises mais aussi grecques (Corinthe, Marseille), puis celles du triumvirat (-50), d’Agrippa, et des célèbres colonies de Nîmes, dont les pièces frappées d’un crocodile attaché à un palmier symbolisent la victoire de César en Égypte. Certaines monnaies, comme celle de Marcus Ancillus (-50), étaient percées pour être portées comme bijoux.

Les siècles suivants confirment la prospérité de Mus : les monnaies de presque tous les empereurs de Rome y sont présentes, de Claude à Marc Aurèle, de Galien à Dioclétien, de Constantin Ier à Théodose. L’abondance et la variété de ces pièces révèlent une ville ouverte, connectée aux grandes routes commerciales, sans doute grâce à sa position charnière entre la Méditerranée et les Cévennes.

Mais le site de Vindomagos devient peu à peu inhabitable. La vétusté de l’aqueduc, encrassé de calcaire, conjuguée à une position trop exposée, pousse les habitants à se rapprocher d’un point d’eau plus fiable : la grande source de Sauve.

Au début du Ve siècle, les Wisigoths*, récemment installés en Gaule, christianisent les lieux. Leur version du christianisme, qualifiée d’hérétique par l’Église romaine, s’implante autour de la source. Un sanctuaire y est édifié. Le site devient un nouveau centre culturel et artisanal : on y introduit des métiers rares, des savoir-faire venus d’Orient comme la soie, des outils comme les fourches.

La ville, désormais appelée Castrum Salviensis (« le haut-lieu des Salaves »), frappe sa propre monnaie dès 1010. Elle prend le nom de Salves en 1220, puis Sauve en 1582. Sa prospérité au Moyen Âge sera telle qu’elle dépassera même Nîmes en nombre d’habitants.

Quant à Mus, il disparaît lentement dans l’oubli, ne laissant derrière lui que des vestiges muets sur le plateau karstique et quelques monnaies dispersées dans la terre.

Visiter aujourd’hui l’oppidum de Mus, c’est fouler un sol habité sans discontinuer pendant deux millénaires. On y lit, à même la roche, les traces de choix techniques, de gestes de défense, de croyances et de migrations.

C’est aussi entrevoir les liens invisibles entre ce lieu oublié et la ville toujours vivante de Sauve, sa descendante directe. À l’écoute du vent et du ruissellement, le visiteur attentif y percevra peut-être encore le murmure des monnaies et la mémoire de l’eau.

Sources : Sylvie Bletry & Maurice Ferrand (1998*) ; Paul Ellenberger (1993) ; Wikipédia

Illustrations : Anthony Morel & Sauve est là

Jeroen van der Goot  juin 2026

* Les Wisigoths ont notamment traduit la Bible en langue gothique – un geste audacieux qui leur valut d’être qualifiés d’hérétiques par l’Église romaine. Il est alors plus aisé de comprendre pourquoi nos manuels scolaires les ont longtemps présentés comme des « barbares » : non pas tant pour leurs coutumes, mais parce qu’ils ont permis à tous de lire un texte sacré, avec mille ans d’avance sur les Protestants. Ce que l’Église a condamné, ce n’est pas tant l’innovation que la concurrence : en s’opposant à cette traduction locale, elle défendait une langue unique, pensée comme universelle. Une sorte d’espéranto sacré, imposé au nom de l’unité.

Attention, la ville de Mus se trouve sur une propriété privée

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