Secrets bien gardés.
Pour celui qui traverse Pompignan, la rue Principale paraît constituer l’axe historique du village.
Bordée de maisons et passant devant le Bar des Colonnes, elle semble tout naturellement en former le centre. Il n’en est rien.
Le cœur ancien de Pompignan se trouve un peu plus à l’ouest, le long de la Grand’Rue, étroite et sinueuse, que la rue Principale vint doubler au XIXe siècle. La comparaison des cadastres de 1811 et de 1960 révèle ainsi une organisation du village que la voirie actuelle a presque entièrement effacée de notre perception.
L’imposante église Saint-Saturnin recèle un autre secret. Construite entre 1852 et 1864, elle fut précédée par un sanctuaire beaucoup plus modeste, dont il ne reste aucun vestige apparent. La confrontation des plans anciens permet pourtant d’en retrouver approximativement l’emplacement sous l’entrée et la partie occidentale de l’église actuelle.
Les textes nous apprennent peu de chose sur cet édifice disparu. Mais, associés aux cadastres et aux vues aériennes anciennes, ils permettent de restituer une configuration méconnue de Pompignan et de comprendre comment le village fut profondément transformé au XIXe siècle.
- UNE PAROISSE ATTESTÉE VERS 1070
La plus ancienne mention actuellement retrouvée apparaît vers 1070 dans le Cartulaire de Gellone.
Un acte situe alors un bien « in parrochia Sancti Saturnini de Valle Pompeiana », c’est-à-dire « dans la paroisse Saint-Saturnin du Val de Pompignan ».
Cette formule atteste l’existence d’une paroisse, mais elle ne permet pas de dater l’édifice représenté sur le cadastre de 1811. Plusieurs églises ont pu se succéder au même emplacement durant les huit siècles séparant ces deux documents.
L’expression « Val de Pompignan » mérite également d’être relevée. Elle pourrait désigner un territoire paroissial comprenant plusieurs habitats dispersés, plutôt qu’un seul village déjà constitué sous sa forme actuelle.
- DE SAUVE À GELLONE
Au XIIIe siècle, le prieuré Saint-Saturnin dépendait de l’abbaye Saint-Pierre de Sauve.
En 1267, le pape Clément IV chargea Bernard, abbé de Montmajour, de mettre l’abbaye de Gellone – aujourd’hui Saint-Guilhem-le-Désert – en possession du prieuré de Pompignan. Cette ancienne dépendance de Sauve explique peut-être en partie le silence des sources.
Les archives de l’abbaye de Sauve furent saisies pendant la Révolution, puis transportées à Saint-Hippolyte-du-Fort. Les titres qui s’y trouvaient furent brûlés en 1793. Rien ne permet d’affirmer que des documents relatifs à Pompignan figuraient parmi eux, mais la disparition du chartrier de Sauve nous a probablement privés d’une partie de l’histoire de Saint-Saturnin.
Les rares mentions médiévales connues ont paradoxalement été conservées dans les archives de l’abbaye qui recueillit finalement le prieuré : Gellone.
- LE VÉRITABLE CŒUR DU VILLAGE
Aujourd’hui, la plupart des voyageurs traversent Pompignan par la rue Principale. Sa largeur, la continuité de ses façades et la présence du Bar des Colonnes lui donnent l’apparence d’une rue centrale ancienne. La confusion est telle que certaines cartes postales la présentent sous la légende « La Grand’Rue de Pompignan ».
Le cadastre de 1811 révèle pourtant une tout autre organisation. La rue Principale n’existe pas encore. Le noyau historique forme un ensemble dense et compact, principalement constitué le long de l’actuelle Grand’Rue. Cette voie étroite et sinueuse appartient alors au principal itinéraire traversant le bourg.
La nouvelle route du XIXe siècle n’a donc pas remplacé la Grand’Rue en l’élargissant : elle a été ouverte à côté d’elle. Elle longe le noyau ancien et détourne aujourd’hui le regard de son véritable centre.
Les deux rues possèdent désormais des caractères très différents. La rue Principale est un espace de passage : large, relativement rectiligne et conçu pour assurer la continuité de la circulation. La Grand’Rue appartient davantage à l’intimité du village. Sa faible largeur, ses inflexions et la proximité de ses façades donnent le sentiment d’entrer à l’intérieur du bourg plutôt que de simplement le traverser.
Cette intimité explique peut-être aussi pourquoi le cœur ancien de Pompignan demeure si bien caché. Quelques dizaines de mètres seulement séparent les deux voies, mais elles racontent deux manières très différentes d’habiter et de parcourir le village.
« La confusion est telle » souligne bien la réussite de la transformation urbaine : la voie créée au XIXe siècle a fini par s’approprier, jusque dans les cartes postales, l’identité de la rue qu’elle avait supplantée.
- UNE ÉGLISE EN LISIÈRE DU BOURG
Les vues aériennes anciennes montrent une autre particularité de Pompignan.
L’église Saint-Saturnin et son enclos arboré apparaissent à l’est du noyau historique, à l’écart de la masse compacte des maisons organisées autour de la Grand’Rue. Pourquoi le village ne s’est-il pas développé autour de son église ?
La réponse demeure incertaine. Saint-Saturnin a pu desservir à l’origine un habitat dispersé dans le Val de Pompignan. Le bourg s’est peut-être déplacé au cours de son histoire. Mais le cadastre de 1811 ne révèle pas, autour de l’église, les traces parcellaires évidentes d’un quartier disparu.
L’explication la plus prudente consiste donc à reconnaître deux logiques différentes : le village s’est principalement développé le long d’un itinéraire de circulation, tandis que l’église et son cimetière formaient un ensemble paroissial autonome, établi sur sa périphérie.
La construction de la rue Principale puis le développement progressif de ses abords ont depuis rapproché l’église du centre apparent du village. Cette intégration relativement récente contribue à masquer son ancienne situation en lisière.
- CE QUE MONTRE LE CADASTRE DE 1811
Le tableau d’assemblage du cadastre napoléonien restitue Pompignan avant les grandes transformations du XIXe siècle.
Il n’existe alors aucune traversée rectiligne du nord au sud. Les chemins convergent vers le village selon des tracés décalés et sinueux. L’itinéraire principal emprunte notamment l’actuelle Grand’Rue, étroite et directement bordée par les maisons.
Les feuilles cadastrales détaillées permettent également d’identifier l’ancienne église Saint-Saturnin. Elle occupe la parcelle 33, en bordure du bourg.
Son plan est relativement simple : une nef rectangulaire terminée par une abside arrondie. Les petites parcelles qui l’entourent appartiennent à l’ancien ensemble funéraire.
Selon l’histoire publiée par la commune, ce petit édifice roman aurait subi les troubles religieux de 1570, puis ceux de 1703. Il aurait finalement été incendié après avoir été frappé par la foudre.
Nous ignorons toutefois la date exacte de cet incendie et l’étendue des dommages. En 1811, le cadastre représente toujours l’église comme un bâtiment entier.
- UNE NOUVELLE TRAVERSÉE
Au cours du XIXe siècle, Pompignan fut doté d’un axe nord-sud plus large et plus direct : l’actuelle rue Principale.
Avant cette intervention, la circulation traversait le village par un itinéraire sinueux dont la Grand’Rue constituait une partie. Son étroitesse et ses étranglements convenaient de moins en moins à l’évolution des déplacements.
Plutôt que de transformer entièrement la rue ancienne, on créa une nouvelle voie à proximité. Cette route vint doubler l’ancien axe tout en desservant la partie orientale du village. Elle fut également raccordée plus directement à la route de Durfort.
Il ne s’agissait pas d’une rocade au sens actuel, puisque la voie nouvelle ne contournait pas véritablement le village. Elle peut plutôt être comprise comme une déviation intérieure : une nouvelle traversée rejetée à la lisière du noyau ancien, mais destinée à capter la circulation qui empruntait auparavant ses rues étroites.
Cette opération n’eut évidemment pas l’ampleur d’une percée haussmannienne. Elle semble toutefois avoir nécessité quelques acquisitions ou démolitions ponctuelles dans la partie déjà bâtie. Plus au sud, son tracé traversait principalement des terrains encore libres.
La chronologie précise de cette création reste à établir. Les dossiers de voirie et les délibérations municipales permettraient sans doute de connaître les raisons invoquées, les terrains concernés et les différentes étapes de l’opération.
- UNE NOUVELLE ÉGLISE SUR L’ANCIEN CIMETIÈRE
Au milieu du XIXe siècle, la décision fut également prise de remplacer la petite église Saint-Saturnin par un édifice beaucoup plus vaste.
La nouvelle église fut construite entre 1852 et 1864. Elle fut consacrée par Mgr Claude-Henri Plantier, évêque de Nîmes, le 19 octobre 1864.
Le report du plan cadastral de 1811 sur celui de 1960 permet de situer approximativement l’église primitive sous l’entrée et la partie occidentale de l’édifice actuel. Son emprise était beaucoup plus réduite que celle de la nouvelle construction.
Le nouvel édifice ne fut donc pas simplement élevé à la place de l’ancien. Pour lui donner les dimensions souhaitées, on agrandit considérablement l’emprise bâtie, notamment en direction du cimetière qui s’étendait derrière l’église primitive.
Le chœur ancien ne fut pas conservé comme centre de la nouvelle composition. La nef et le chœur de l’église actuelle furent principalement établis au-delà de l’ancien sanctuaire, sur des terrains jusque-là occupés par le cimetière.
On conserva ainsi le site consacré, mais pas le cœur — ni le chœur — de l’ancienne église.
- UN NOUVEAU CENTRE DE GRAVITÉ
La construction de la nouvelle église et la création de la rue Principale appartiennent à la même grande période de transformation de Pompignan.
Nous ne savons pas encore si elles furent conçues dans le cadre d’un projet unique. Les archives municipales ou départementales permettraient seules de préciser la chronologie et les liens éventuels entre les deux opérations.
Leurs effets sont néanmoins clairement perceptibles. Le vieux bourg et la Grand’Rue furent largement conservés, mais la circulation principale fut déplacée vers l’est. De nouvelles constructions vinrent progressivement border la route. L’église monumentale, auparavant dressée à l’écart des maisons, se trouva peu à peu intégrée au nouveau centre apparent du village.
Pompignan ne fut donc pas détruit puis reconstruit. Un nouveau village se développa progressivement à côté de l’ancien. Aujourd’hui encore, les deux Pompignan se côtoient.
Le premier s’est constitué au fil des siècles le long de la Grand’Rue. Il conserve l’étroitesse, les détours et l’intimité du vieux bourg. Le second s’est développé au XIXe siècle le long d’une voie plus large et plus directe, devenue la rue Principale.
Pour celui qui ne fait que passer, cette dernière paraît être le cœur historique du village. Elle n’en est pourtant que la façade moderne. Le véritable centre ancien demeure à quelques dizaines de mètres, dans une rue parallèle que la circulation contemporaine a reléguée au second plan.
L’église actuelle conserve, elle aussi, la trace d’un paysage disparu. Sous son entrée et sa partie occidentale demeure l’emplacement du petit sanctuaire qui desservait, il y a près de mille ans déjà, la paroisse Saint-Saturnin du Val de Pompignan.
Jeroen van der Goot octobre 2026
Notes de l’auteurs : SOURCES CONSULTÉES
- Cartulaire de Gellone, acte mentionnant vers 1070 la « parrochia Sancti Saturnini de Valle Pompeiana ».
- Acte pontifical de 1267 concernant la mise en possession du prieuré Saint-Saturnin par l’abbaye de Gellone.
- Archives départementales du Gard, cadastre napoléonien de Pompignan, tableau d’assemblage et sections A2, B2, C1 et D1, 1811.
- Archives départementales du Gard, cadastre rénové de Pompignan, section AX et tableau d’assemblage, 1960.
- Ministère de la Culture, base POP, dossier d’inventaire de l’église Saint-Saturnin de Pompignan.
- Commune de Pompignan, présentation historique de l’église Saint-Saturnin.
- Vivien Vassal, « Autour d’un cartulaire disparu : le Livre noir de la baronnie de Sauve », Patrimoines du Sud, no 15, 2022.
