Ladite concession Bousquet.
Mes derniers exposés sur le mas du Jardins et le Saint-Hippolyte médiéval – concentrés dans un mouchoir de poche -m’ont conduit à reconsidérer le Pavillon du Gouverneur.
Le hasard -s’il existe… – a voulu que je me trompe à propos d’une fontaine désignée sous le nom de « Dauphin » dans les registres des égoutiers de la fontaine de la Canourgue. Autrement dit, ceux qui bénéficiaient de l’eau de son trop-plein.
Avant sa disparition, Camille Sauvent m’avait montré une fontaine située au fond de son jardin, place Villaret – derrière son agence. Cette fontaine a d’ailleurs illustré un temps mes faux communiqués de presse, pastichant le style de Midi Libre, dans l’espoir de capter l’attention de ce type de média – en vain, jusqu’ici.
Vu l’état désastreux du jardin autour des spectaculaires installations Bastide, coïncidant avec une intervention de VEOLIA, rue Cap-de-ville, il y a deux-trois ans, c’est aussi l’une des deux fontaines utilisées dans le cadre de ma pétition, l’autre étant celle qui dépérit sous les fenêtres de l’hôtel de ville.
Peu après, une lectrice nommée Dauphin m’a adressé un petit cœur, avant de me faire remarquer que j’avais illustré « sa » fontaine avec la photo d’une autre. C’est là que j’ai réalisé mon erreur : j’avais attribué un peu vite le nom « Dauphin » à la fontaine de Camille. En réalité, ce nom figurait encore sur mes listes d’égoutiers sans fontaine identifiée, et j’avais justement une fontaine sans nom… C’était aussi avant que je découvre que plusieurs fontaines de la rue Blanquerie étaient alimentées par le trop-plein de celle du Plan.
Quoi qu’il en soit, nous avons pris contact et convenu d’une rencontre. Quelle surprise lorsqu’elle m’a proposé de venir chez elle… au Pavillon ! Situé à environ 600 mètres de la fontaine de la Canourgue, tout de même.
C’est là que j’ai compris : l’égout de son père – le Grand Adrien – passait par la rue de l’Argenterie, alimentant au passage notamment l’hôtel Conduzorgues, avant de bifurquer vers le Pavillon, en franchissant l’Argentesse via un siphon.
En découvrant sur place les fontaines monumentales , j’ai ressenti une émotion similaire à celle vécue lors de ma découverte de l’Agal, entre le moulin Lasalle et l’Argentesse. Cette impression saisissante de voyager à travers le temps, en pleine Antiquité.
La propriétaire m’a alors fait visiter les lieux et partagé une anecdote familiale : selon la tradition, le Pavillon du Gouverneur aurait été, à l’origine, un pavillon de chasse, datant d’environ 1650.
Pour ma part, je me laissais porter par le charme du moment et la gentillesse de mon hôte. Je lui ai aussitôt confié mes impressions, évoquant notamment les « canonnades » souterraines du mas du Jardins.
Mon ressenti immédiat : nous marchions sur les traces d’une ancienne exploitation agricole, irriguée à grande échelle. Le système semblait reposer sur une conduite maîtresse reliant deux fontaines monumentales, redistribuant l’eau par un réseau de canalisations en forme de peigne, en terre cuite poreuse – une technique efficace pour limiter les pertes par évaporation, un peu comme au mas du Jardins.
Près de la première fontaine, on trouve un bassin rectangulaire carrelé de faïence. Mais ce carrelage pourrait bien dissimuler un bassin antique. Non loin de là, un petit bassin circulaire est situé à la jonction de la canalisation principale reliant les deux fontaines et d’une autre conduite, qui pourrait relier le bassin rectangulaire au bassin rond.
Évidemment, dater précisément ces ouvrages est difficile : certains ont été modifiés, restaurés, rejointoyés, voire recouverts. Néanmoins, la monumentalité des deux fontaines m’a profondément marqué. J’ai oscillé entre un sentiment de mégalomanie… et un sentiment indéfinissable.
Ce n’est qu’au fil de notre promenade que j’ai compris que mon hôte tenait à me montrer que la fontaine monumentale près du Pavillon avait une sœur jumelle, dissimulée dans les broussailles, le long de l’ancienne route de Ganges, à environ 375 mètres de là, selon Google. Une distance considérable ! Ce qui explique qu’il est ici question d’un ensemble hydraulique, et non d’une simple fontaine.
Je ne me souviens plus exactement comment j’ai établi le lien, mais j’ai eu la conviction que cet ensemble pouvait correspondre à la concession Bousquet. Le même Bousquet que l’on retrouve dans les archives communales, présenté comme ayant droit aux eaux du lieu-dit « La Source ». Celui-là même avec qui la Communauté dut négocier lors de la création du réseau de fontaines publiques de la ville basse, vers 1600.
Le nom de Bousquet est probablement celui que l’Histoire aura retenu. Comme pour cet hôtel particulier vraisemblablement construit par Du Bousquet de Florian – et plus tard renommé Maison Perrier -, il est probable que cette concession ait changé de mains, et donc de nom, des dizaines de fois.
Cette concession privée aurait-elle été détournée par la municipalité ? Il est en tout cas étonnant que les fontaines du Pradet, de l’Argenterie, de l’Hôpital ou encore de la Mairie aient continué à couler, alors que la canalisation depuis La Source était bouchée par une série de « renards » – ces racines qui s’infiltrent dans les anciennes canalisations.
Tout aussi troublant : la fontaine principale du Pavillon s’est tarie peu après le décès d’Adrien Dauphin, en 2003. Mais une question essentielle demeure : qui était donc ce Bousquet ?
Et surtout, pourquoi a-t-il construit une canonnade de près de 1 200 mètres, alors qu’il aurait pu capter l’eau, plus proche, de Font-de-Colle ?
Peut-être que quelqu’un exploitait déjà cette source : une ancienne ferme gallo-romaine, peut-être ? Ou bien la source s’était-elle tarie, forçant à chercher une alternative pour ne pas condamner les cultures.
Cela m’amène à penser qu’il pourrait exister un lien entre les installations du Pavillon et celles de l’Agal : le passage en siphon, les bassins aux proportions proches de ceux découverts sur le plateau de Saclay, dans une villa gallo-romaine…
Le principe des vases communicants est connu depuis l’Antiquité. Pourtant, en France, il semble avoir été peu utilisé – sauf, en tout cas, dans le cas de l’Agal. Peut-être peut-on y lire le germe d’une tradition hydraulique locale, reprise ensuite pour alimenter des fontaines depuis des sources situées de l’autre côté d’un cours d’eau, grâce aux siphons.
À moins que l’Agal et la concession Bousquet ne soient contemporains… Car ladite concession franchit, elle aussi, l’Argentesse par voie de siphon. Ce qui impliquerait que les installations du Pavillon soient elles aussi gallo-romaines -tout comme ce bassin de réception que je rêve d’étudier à Font-de-Colle (accès interdit), et qui semble lui aussi dater de cette époque.
Quelqu’un, il y a environ deux mille ans, a peut-être planté ici une graine. Une graine d’ingéniosité qui pourrait bien expliquer l’extraordinaire savoir-faire hydraulique dans notre secteur. Peut-être même celui de nos moulins -car là encore, les Romains furent précurseurs.
Jeroen van der Goot juin 2026
