Lorsque les fontaines marquaient l’heure.
À Sauve, il n’y eut longtemps que quatre fontaines à la disposition des habitants : celle de la place de l’Église, aujourd’hui place Astruc, celle de la place Florian, que l’on appelait la fontaine de Combes, une autre au milieu de la Grand-Rue, et la dernière sur la place des Casernes.
À cela s’ajoutait, à la sortie de la remise de l’Hôtel du Cheval Vert, une pièle où l’on menait boire les chevaux, disparue depuis la construction de la poste. Dans le quartier de la Vabre, une pompe puisait l’eau dans la nappe du Vidourle, en face du chemin de la Gare. Mais tous n’y avaient pas un accès facile : les habitants des hauteurs devaient descendre par des rues difficiles, puis remonter chargés de cruches ou de seaux.
L’eau pourtant ne manquait pas. Sauve est née d’elle, mais elle se trouvait plus bas que la ville. Dès 1686, deux fontaines publiques sont attestées ; elles étaient situées presque au niveau du Vidourle et se trouvaient submergées lors des crues. Il fallut attendre le XVIIIe siècle pour améliorer la situation.
En 1761, des travaux importants furent entrepris : on voûta la fontaine, on suréleva le bassin, on en créa de nouvelles et l’on renforça les ouvrages existants. Malgré ces aménagements, le problème demeurait entier : comment faire monter l’eau jusqu’aux quartiers ?
À la Moulette, au pied de la résurgence du Vidourle, là où se trouvaient les moulins – moulin à blé et moulin à huile, longtemps dépendants de l’abbaye – la ville disposait d’une force motrice ancienne. Ces installations, que l’on appelait encore « usine » au sens ancien du terme, utilisaient les bassins pour faire tourner des roues. Le moulin à blé, qui nécessitait un débit considérable, était alimenté par le trop-plein de la grande fontaine, par des bouillonnements du bassin et par plusieurs canaux ; le moulin à huile, plus modeste, ne fonctionnait qu’en période de hautes eaux.
C’est sur cette base que fut développé un système d’élévation de l’eau. Une roue hydraulique, attestée en 1846, actionnait trois corps de pompes. Le dispositif n’avait rien de spectaculaire : rien ici des grandes roues élévatrices visibles de loin. Le mécanisme était bas, ramassé, presque dissimulé, et toute son efficacité tenait dans ce qu’il mettait en mouvement. Par un jeu de bielles, la rotation de la roue était transformée en un mouvement alternatif qui animait trois pompes dites « tiercées ». Celles-ci fonctionnaient en décalage : pendant que l’une aspirait l’eau, l’autre la refoulait, assurant une alimentation plus régulière.
L’eau était puisée dans un gour situé sous la place de l’Église, le Gour-Boutel, où elle affleurait à faible profondeur, puis refoulée dans des canalisations alimentant directement les fontaines. Il ne s’agissait pas de trouver l’eau, mais de la hisser. Un tel système exigeait une mécanique soignée : pistons, clapets et ajustements précis. L’étanchéité en était la condition essentielle, et les pièces, souvent garnies de cuir, s’usaient et demandaient un entretien constant.
Le fonctionnement demeurait toutefois dépendant des conditions naturelles. En été, lorsque le niveau du Gour-Boutel baissait, il fallait interrompre l’alimentation pour permettre à l’eau de se reconstituer. Il arrivait aussi que l’installation de la Moulette, utilisant une grande quantité d’eau des bassins, prive la roue de la force nécessaire à son mouvement.
Au XIXe siècle, le site connut en effet une transformation importante lorsque le négociant Léon Sarran y établit une manufacture de cotons – il s’agissait du travail de fibres importées – qui consommait une part notable de la ressource hydraulique et entraîna la disparition de l’un des anciens moulins.
Pour pallier ces insuffisances, un moteur électrique de secours fut installé en 1907, lors de l’électrification. On ne le faisait fonctionner qu’en cas de besoin et, afin d’éviter sa surchauffe et son usure, on l’arrêtait chaque soir à dix heures pour ne le remettre en marche qu’à six heures du matin.
Ainsi, ceux qui se trouvaient aux terrasses des cafés disaient : « Tiens, il est dix heures, les fontaines ne coulent plus. » Lorsque celles-ci venaient à manquer, les habitants pouvaient toujours se rendre aux « Robinets », en contrebas des bassins, où l’eau coulait en permanence, nom hérité des ornements qui figuraient autrefois au bec des conduites. Tout indique que ce système resta en usage jusqu’à l’installation de l’eau à domicile en 1934.
Mais cette eau, si difficile à élever jusqu’aux fontaines, n’était pas sans poser d’autres problèmes. En 1897, le spéléologue Édouard-Alfred Martel démontra, en comparant la température des eaux, que celles de Sauve étaient alimentées par le réseau souterrain de l’aven de Banette et des Cambous. Cette richesse hydrologique – parmi les plus remarquables du pays – avait son revers : elle rendait les eaux particulièrement vulnérables aux pollutions.
Depuis des siècles, en effet, les fissures du rocher avaient servi à l’évacuation des eaux ménagères et des lieux d’aisance, tandis que le cimetière entourant l’église se trouvait directement au-dessus de la nappe. Lors des travaux d’adduction d’eau en 1934, la découverte d’un aven rue du Four permit au spéléologue Robert de Joly d’en observer les parois : ce qu’il prit d’abord pour du guano se révéla être des matières organiques. Une campagne de presse s’en suivit, sous un titre resté célèbre : « Sauve, la ville qui boit ses égouts ». On se contenta pourtant de traiter l’eau par javellisation.
On raconte aussi qu’un boucher, installé dans la tour de Môle, se débarrassait des restes de ses carcasses en les jetant dans un puits, sans soupçonner que celui-ci communiquait avec la résurgence. Qu’elle soit exacte ou non, l’anecdote illustre l’usage que l’on faisait longtemps du sous-sol : un espace d’évacuation plus que de circulation.
Avant 1934, quelques cas de fièvre typhoïde, dont plusieurs mortels, furent observés, notamment chez des personnes étrangères au pays, tandis que les habitants semblaient s’y être accoutumés. Ainsi, l’eau qui faisait battre le cœur du village portait en elle une part de risque, longtemps ignorée ou acceptée.
Sources principales :
- Sauve au temps des chandelles – Jacques Puech, 1982
- Sauve aux temps modernes – Gabriel Liotard, 1971
- Tradition orale
Jeroen van der Goot juillet 2026
