Un nouvel éclairage sur St-Hippolyte.
La raison qui m’a amené à Sumène, c’est l’Argentesse. Qu’est-ce que l’Argentesse ?
D’où ce petit cours d’eau de dix kilomètres, confluant avec le Vidourle à Saint-Hippolyte-du-Fort, pourrait-il bien tenir son nom ? Comme le Vidourle, il porte tantôt le nom de ruisseau et tantôt celui de rivière – mais pas de fleuve.
Du fait qu’il est généralement à sec sur la plupart de son parcours, on pourrait être tenté de le considérer comme un valat, c’est-à-dire un simple lit plus ou moins étanche, canalisant l’eau de pluie à l’occasion d’épisodes orageux. Mais depuis qu’on sait qu’un certain nombre de ces valats possèdent parallèlement un cours souterrain, du fait de la nature karstique du sol, on apprend à se méfier des définitions trop rapides et des mots trop simples.
Argentesse donc. D’où bien pourrait provenir ce mot ? À quand remonte l’adoption de cette appellation ? Qui pourrait l’avoir instaurée, au point que tout le monde s’est accordé pour appeler ce cours d’eau ainsi ? Y eut-il à un moment de l’histoire des mines d’argent entre Sumène, La Cadière, Cambo et Saint-Hippolyte ?
A priori, il n’existe pas de trace notable d’une telle activité, si ce n’est des toponymes intrigants comme la rue Argenterie à Saint-Hippolyte. Il est difficile aussi de penser que ce soit le reflet de la lumière sur l’eau qui ait inspiré le nom, puisque l’eau en surface y est rare.
C’est donc l’Argentesse qui m’a amené à arpenter les gorges jusqu’à Sumène, en passant par La Cadière puis Cambo. J’ai naturellement jeté un œil sur ce qu’on pense savoir de l’histoire de ces hameaux. Rien de concluant, si ce n’est que Jacques Coularou m’avait dit qu’il envisageait que l’étymologie de La Cadière puisse remonter à un mot romain. Sumène, pour sa part, n’est plus un simple hameau, mais un village d’importance relative.
Tandis que la page web de la municipalité de Saint-Hippolyte présente une histoire essentiellement administrative, celle de Sumène offre des contenus plus fouillés. Elle remet en cause l’idée reçue selon laquelle la voie romaine reliant la Provence au Rouergue suivait nécessairement le tracé actuel de la route de Ganges, c’est-à-dire la D999.
On y lit que dès l’an 100 avant Jésus-Christ, les Romains occupèrent la région, installèrent de nombreuses voies de communication et firent passer par Sumène la seule route militaire reliant Nîmes au Vigan. Cette voie était assimilée à la « route des Rutènes », reliant Nîmes à Millau.
On apprend aussi que la route reliant Ganges au Vigan, construite au XVIIIᵉ siècle, détourna le flux commercial de Sumène, la privant du rôle de passage obligé. Une carte ancienne de Saint-Hippolyte mentionne d’ailleurs un « chemin de Saint-Hippolyte à Sumène » passant par Espase (route de Cros), ce qui suggère qu’un tracé de liaison antérieur pouvait exister, remettant en question l’idée d’un alignement strict sur l’ancienne route de Ganges qui passe par Croix-Haute.
Cette lecture repositionne donc Saint-Hippolyte différemment sur le réseau routier ancien – et explique probablement pourquoi la D999 passait par notre rue Fondeville sur le cadastre de 1966.
Le passé de Sumène se déploie en couches successives. Les vestiges préhistoriques -tessons, silex, mégalithes – attestent que la vallée des Basses Cévennes était déjà peuplée vers 4000 avant notre ère.
Dès le Ier siècle avant J.-C., les Romains occupent la région, établissent des voies, exploitent le fer et érigent un temple dédié à Mercure, aujourd’hui disparu. Le village est conquis vers l’an 450 par les Wisigoths, dont un cimetière subsiste.
Aux VIIᵉ et VIIIᵉ siècles, la région subit les incursions sarrasines, repoussées peu après par Charles Martel.
Au IXᵉ siècle, des moines bénédictins s’installent sur la rive gauche du Rieutord et fondent le quartier de la Coural. Ils dévient le Recodier, bâtissent une église fortifiée (ruinée à la Réforme), un cloître, un cimetière, et mettent en culture la vigne, les céréales et l’olivier. Ils exploitent aussi des mines de charbon au Sounalou.
Le Moyen Âge voit Sumène devenir une cité importante, protégée par des remparts percés de huit portes, flanquée de tours défensives, dotée d’un château, d’un four banal, d’une maison consulaire, d’une chapelle Saint-Jaume et de rues animées : la Grand’rue de l’Estrade, les rues des Marchands, de la Coste ou du Portail de Peyri – le tout avec un Pied-de-ville et un Cap-de-ville.
À la Renaissance et à l’époque moderne, l’essor économique est porté par l’industrie lainière, le cuir et surtout la tonnellerie : entre 1490 et 1560, Sumène exporte ses tonneaux dans tout le Languedoc, jusqu’à Marseille ou Sète.
La commune adopte massivement le protestantisme, devenant pendant plusieurs décennies une cité sans prêtre, la deuxième du Gard à accueillir un pasteur après Nîmes. Après la révocation de l’édit de Nantes, la population se convertit au catholicisme et l’église actuelle est construite dans ce contexte.
Entre le XVIIIᵉ et le XIXᵉ siècle, Sumène connaît ce qu’on pourrait appeler son âge d’or : la sériciculture s’impose comme activité majeure. Les magnaneries et filatures se multiplient le long du Rieutord : en 1760, on compte seize métiers à soie et soixante-sept à laine ; un siècle plus tard, on produit douze cents quintaux de cocons par saison, avec jusqu’à douze filatures et trente magnaneries en activité.
L’olivier est également cultivé : en 1850, on dénombre environ vingt-cinq hectares d’oliviers produisant huit mille décilitres d’huile. Mais le déclin s’amorce : la nouvelle route Ganges–Vigan prive Sumène de son rôle de nœud commercial, puis les maladies du ver à soie – pébrine, flacherie – frappent durement la région.
Louis Pasteur intervient à trois reprises pour tenter d’enrayer ces fléaux. Malgré l’éradication partielle de la pébrine, la concurrence étrangère et la persistance de la flacherie précipitent la chute. Les châtaigneraies déclinent également, victimes de la maladie de l’encre puis du chancre de l’écorce.
Les XIXᵉ et XXᵉ siècles voient la fermeture progressive des filatures et des mines, des inondations dévastatrices (1795, 1812, 1840, 1847, 1958), des tensions religieuses et des crises démographiques : de 3 135 habitants en 1872, Sumène tombe à 1 417 en 1990.
Mais depuis les années 2000, le village revient timidement : de nouveaux habitants s’y installent, le tourisme vert se développe, la production agricole de qualité renaît. Aujourd’hui, Sumène cultive l’oignon doux des Cévennes (AOC/AOP), fabrique ces délicieux petits fromages de chèvre qu’on appelle pélardons, produit du jus de kiwi, tente de restaurer des châtaigneraies, et la société locale Arsoie relance de vieux métiers à tisser pour fabriquer des bas de soie de luxe.
En contraste, Saint-Hippolyte-du-Fort se voit souvent résumé en quelques lignes : son âge d’or de la soie et des tanneries, l’école militaire ouverte entre 1886 et 1934, l’institution protestante pour sourds-muets fondée en 1856, et son bref statut de chef-lieu de district durant la Révolution.
L’Argentesse, quant à elle, continue de filer discrètement dans l’ombre de ces histoires humaines. Elle vit, s’efface et renaît selon les saisons. Elle est suivie par la station hydrologique Y3405011, témoin discret de ses humeurs, de ses crues et de ses absences. Peut-être n’a-t-elle pas livré tous ses secrets.
À Sumène, tout semble ainsi tissé de traces anciennes qui se superposent sans jamais s’effacer. Les toponymes eux-mêmes en gardent la mémoire. Le « pont des Chèvres », par exemple, qu’on associe aujourd’hui à la Voie Royale, porte encore le souvenir d’un passage pastoral bien antérieur. Avant que la route ne soit royale, on y menait déjà les troupeaux.
Ce simple nom dit la permanence des gestes et des usages, la continuité des chemins sous la succession des pouvoirs et des époques. Ici, les routes modernes n’effacent pas les sentiers, elles s’y posent comme une nouvelle strate sur la carte ancienne du territoire.
Illustration : le pont des Chèvres (Crédits photographiques : Sumène village des Cévennes.)
Jeroen van der Goot juin 2026
