Regards d'un architecte sur les traces d'antan

Le croquis reporté sur fond de cadastre contemporain – crédits : Jeroen van der Goot

L’abbaye de Sauve – opus 3

Deux églises Saint-Pierre ?

Errare humanum est, perseverare diabolicum est. Autrement dit : l’erreur est humaine, mais persister relève du démon.

Comme mon ami Claude a eu la bonne idée de soumettre mon analyse de Sauve à l’appréciation des Sauvains, il me semblait urgent de corriger ce qui, à la réflexion, ressemble fort à une erreur de ma part : l’emplacement du premier temple spécifiquement protestant de Sauve.

Pour le reste, je laisse ouverte la discussion sur certains points, tels que la « maison du camérier », le « logis abbatial » ou le rôle exact de la tour de Môle dans le programme initial. Mais revenons d’abord à la base-au sens propre comme au figuré.

L’histoire du site Saint-Pierre commence en 1029. Cette année-là, Garsinde, veuve du comte Roger de Carcassonne et épouse de Bernard d’Anduze, seigneur de Sauve, fonde un prieuré bénédictin dépendant de Saint-Guilhem-le-Désert. Le monastère, richement doté, est placé sous le vocable de Saint Pierre – Bernard espérant sans doute que le saint lui tienne la porte du paradis.

La communauté prend rapidement de l’importance : en 1267, le pape Clément IV (et non Clément VI, comme on le lit parfois) l’émancipe de la tutelle de Saint-Guilhem et la place sous juridiction pontificale directe, élevant ainsi le prieuré au rang d’abbaye.

L’établissement, qui compte alors une cinquantaine de moines, est suffisamment prospère pour renflouer à plusieurs reprises les caisses pontificales sans se ruiner lui-même.

Cette abbaye aurait occupé un vaste quadrilatère englobant l’actuelle mairie, l’église et les places Jean-Astruc et Sivel, probablement clos d’un mur dont la tour de Môle constituerait un vestige. La place Astruc servait alors de cimetière et d’aire à battre le grain.

Au centre de cet enclos s’élevait ce que l’on pense avoir été à l’origine une église abbatiale. Or, on est là sur ce que j’appellerai la strate 2, qui n’existait pas encore en 1634, comme le montre clairement la gravure de Christophe Nicolas Tassin.

Sur cette gravure, la paroi rocheuse formant le rempart naturel du côté est du bourg se situe nettement en retrait par rapport à la résurgence, alors qu’aujourd’hui elle coïncide avec la source elle-même. Ce décalage indique qu’un important remblaiement a été effectué après 1634 : la paroi a été avancée et une plateforme créée sur près de dix mètres de haut et une largeur équivalente à la longueur de l’église supposée.

Avant ces travaux, le monastère ne pouvait donc se trouver qu’au niveau de la résurgence – sur la strate 0. Par la suite, une terrasse artificielle fut aménagée dix mètres plus haut, correspondant aux actuelles places Astruc et Sivel : c’est là qu’a pris place, selon toute vraisemblance, non pas un ensemble abbatial mais un ensemble paroissial, bien postérieur à l’abbaye médiévale, disparue avec son niveau inférieur.

Le plan ancien conservé aux Archives nationales, mentionnant « église », « cloître », « logis abbatial , « maison du camérier », « cimetière vieux » et « place du temple », décrit une organisation sans préciser les niveaux. C’est pourtant là que réside toute la clef de l’énigme.

Les ossements découverts en 1934 sous la place de l’église provenaient donc nécessairement de la terrasse supérieure – la strate 2 – et non du niveau abbatial disparu depuis des siècles, en strate 0.

La mention de la « place du temple » a sans doute été mal interprétée. Il paraît peu vraisemblable qu’un temple protestant ait été édifié à proximité immédiate de l’ancien centre catholique. Le terme désigne plus probablement une église catholique temporairement
réquisitionnée par les protestants durant les guerres de Religion, comme ce fut le cas à Anduze – également située sur la strate 2.

Cette occupation ponctuelle aurait concerné un bâtiment situé sur la terrasse supérieure. Lorsque la paix religieuse fut rétablie, le culte réformé fut déplacé hors les murs, conformément aux prescriptions royales.

C’est vraisemblablement dans le secteur du Cheval Vert – ce que j’appelle la strate 1 – qu’on établit le premier temple spécifiquement protestant, avant la reconstruction du temple actuel en 1825, à peu près sur le même emplacement.

On observe ainsi une réorganisation progressive des espaces religieux : abandon du niveau abbatial (strate 0), surélévation et développement de la terrasse paroissiale (strate 2), et implantation du culte réformé dans une zone périphérique (strate 1).

Dans cette perspective, le rôle de l’abbé Henry Delmas, souvent présenté comme le restaurateur de l’abbaye Saint-Pierre, doit être revu. Puisque l’ensemble abbatial avait déjà disparu avant le milieu du XVIIᵉ siècle, il est peu vraisemblable qu’il en ait restauré les bâtiments.

Ses travaux ont sans doute concerné les structures paroissiales déjà établies sur la terrasse remblayée. La gravure de Tassin, qui ne montre aucun édifice religieux à cet emplacement en 1634, renforce cette hypothèse.

Les plaintes anciennes relatives à la pollution des fontaines ne peuvent viser que des sépultures situées sur la terrasse supérieure : les infiltrations provenant du cimetière de la strate 2 ont certainement contribué à contaminer la nappe alimentant la résurgence, phénomène encore signalé à la fin du XIXᵉ siècle.

À ce propos, rappelons que, durant les tensions religieuses, les protestants enterraient leurs morts intramuros – en tout cas à St-Hippolyte, qui était peut-être un cas à part.

Enfin, les divisions confessionnelles et politiques rapportées par Jacques Puech – les « Blancs » catholiques et monarchistes, attachés à la partie haute du bourg, et les « Rouges » protestants et républicains, rassemblés autour du Cheval Vert -ont prolongé cette stratification dans le paysage. Les quartiers, les écoles, les commerces et même les cimetières ont reproduit cette géographie spirituelle héritée des strates anciennes.

Ainsi, le site Saint-Pierre de Sauve se lit comme une coupe dans le temps : à la base, la strate 0, celle de l’abbaye fondée en 1029, de plain-pied avec la résurgence ; au-dessus, la strate 2, issue du remblaiement postérieur et marquée par la construction paroissiale ; entre les deux, la strate 1, correspondant à l’implantation protestante du Cheval Vert.

Cette lecture stratigraphique, fondée sur la convergence des sources historiques, topographiques et hydrogéologiques, restitue toute la complexité d’un lieu où les continuités spirituelles se superposent aux ruptures du terrain.

Jeroen van der Goot  avril 2026

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