Liaisons dangereuses autour d’un piton rocheux.
Le castellas de Roquefourcade, où l’on situe le Vieux-Saint-Hippolyte, se dresse sur le Puech de Mar, à environ 350 mètres d’altitude.
De ce promontoire, le regard embrasse la vallée de l’Argentesse, les reliefs de la Fage et, au loin, les plaines de Conqueyrac et de Pompignan. Sa position permettait de surveiller les routes venant de Sauve, Ganges, Pompignan ou Lasalle, ce qui explique que le site ait joué un rôle dans le réseau défensif médiéval du Haut-Vidourle.
Ce n’était pas un château monumental, mais plutôt un éperon rocheux aménagé, un poste d’observation sur la ligne de crête. Les vestiges – murs, poterne, citerne, quelques marches taillées dans le roc -témoignent d’une construction rustique, probablement du XIIᵉ siècle, selon l’analyse de Vivien Vassal, fondée sur l’étude d’un pan de mur comportant une meurtrière.
Cette datation ne vaut toutefois que pour cette partie de maçonnerie : un lieu aussi naturellement propice à la surveillance ne peut avoir été découvert au Moyen Âge. Il est probable qu’il ait été occupé bien avant -peut-être dès la protohistoire, voire à l’époque romaine, puisqu’une tradition orale évoque un temple dédié à Mars, dont il ne subsisterait aucune trace visible, ainsi qu’un dolmen aujourd’hui écroulé.
Le Puech de Mar devait donc déjà être un haut lieu symbolique avant de devenir une position fortifiée.
Les rares murs encore debout se concentrent sur la partie la plus accessible du relief, ce qui n’a rien d’un hasard : c’est là qu’il fallait consolider l’accès et contrôler le passage. Comme aucun éboulis n’a été retrouvé, il est possible que les tours dessinées par Louis-Paul Delplanque n’aient jamais été construites en pierre, mais plutôt en bois.
Ce caractère mixte -pierre et bois -suggère un aménagement qui a peu évolué au fil du temps, d’autant que le site n’a peut-être jamais abrité de vaste habitat autre qu’en bois.
La question de l’eau confirme la modestie du lieu. La citerne visible à l’ouest, adossée à une toiture trop petite pour capter d’éventuelles eaux de pluie, devait être alimentée manuellement ou par un système de relevage depuis une source située hors de l’enceinte fortifiée. Roquefourcade ne pouvait donc pas tenir un siège prolongé.
Il s’agissait ainsi d’un avant-poste, un point de guet, un relais de signalisation entre les forteresses du réseau féodal de Sauve et d’Anduze.
C’est à ce titre que son histoire se confond avec celle de la maison des Bermond de Sauve, branche issue de la puissante lignée d’Anduze qui, du XIᵉ au XIIIᵉ siècle, domina la région entre plaine et Cévennes. Leur abbaye de Sauve, fondée au XIᵉ siècle et rattachée à Cluny peu après 1080, témoigne du rôle structurant de cette famille dans l’organisation du territoire.
C’est aussi là que se glissent, dans les sources modernes, quelques erreurs notables. Les Amis de Clio, dans Les Châteaux des Satrapes (2005), avancent par exemple que Pierre Bermond II se serait intitulé « satrape de Sauve » dès 1075, alors qu’il naît vers 1204.
Les généalogies en ligne entretiennent la même incertitude : Généanet et Wikipédia divergent sur l’identité du mari de Constance de Toulouse. Les sources les plus fiables confirment pourtant qu’elle épousa Pierre Bermond VI de Sauve, mort en 1215.
Leur fils, Pierre Bermond VII (1204-1254), hérita des seigneuries de Sauve et d’Anduze. Cette alliance, en apparence prestigieuse, liait les Bermond à la maison de Toulouse, donc à un lignage en délicatesse avec la couronne capétienne. Leurs fidélités croisées -entre le comte Raymond VI de Toulouse, leur oncle, et le roi de France – finirent probablement par les perdre.
Lorsque la croisade contre les Albigeois éclate, Simon de Montfort confisque les terres des alliés du comte de Toulouse. Les Bermond perdent Sauve, Anduze, Sommières, Roquefourcade et probablement plusieurs tours de guet de leur réseau. À la mort de Montfort, en 1219, les confiscations sont confirmées par la couronne. En 1229, le traité de Meaux-Paris scelle définitivement la mainmise du roi de France sur le Languedoc : les seigneuries méridionales perdent leur autonomie, et les Bermond leur puissance.
C’est dans ce contexte de reconquête royale que s’impose la figure de Blanche de Castille. Fille d’Aliénor d’Angleterre, nièce de Richard Cœur de Lion, petite-fille d’Aliénor d’Aquitaine et mère du futur Saint Louis, elle fut régente du royaume pendant la minorité de son fils. Femme d’autorité et de piété, elle symbolise dans l’imaginaire méridional la rigueur capétienne et la fin des grands lignages féodaux.
La tradition orale lui prête de nombreux séjours dans les châteaux du Haut-Vidourle. C’est même à elle que certains attribuent le gentilé « Cigalois », en souvenir d’une halte qu’elle aurait faite dans la vallée. Rien n’en atteste dans les sources, mais la mémoire populaire a retenu son nom comme celui de la Reine qui « fit plier le Midi » -autrement dit, celle dont la seule évocation suffisait à marquer la victoire du roi sur les seigneurs rebelles.
Là où un château passait sous l’autorité capétienne, on disait qu’elle y avait séjourné : manière de donner un visage à la reconquête du Sud, plus qu’un souvenir fondé sur un fait historique.
Roquefourcade, quant à elle, ne connut sans doute pas d’épisode glorieux. Modeste fortin sans ressource propre, elle fut peu à peu abandonnée après son rattachement à la viguerie royale de Sauve. Les siècles l’ont effacée du paysage, au point que la pierre bâtie se confond aujourd’hui avec la roche.
Entre les chênes verts et les broussailles, on devine encore quelques pans de mur, une citerne enduite, des marches grossièrement taillées, la poterne à demi ensevelie. Ces pierres muettes racontent un monde d’alliances fragiles et de fidélités compromises, un âge où la force d’un seigneur se mesurait moins à ses murailles qu’à ses serments.
Jeroen van der Goot juin 2026
